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Entretien avec Jean-Luc Ponty, le violon dingue

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« Le milieu jazz Français a commencé à me tirer dessus à boulets rouges car j’étais un traître »

 

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Premier prix de violon au conservatoire national de Paris, Jean-Luc Ponty était tout naturellement destiné à une carrière de virtuose dans le registre classique dont, au début des années 60, on ne s’extirpait pas si aisément. Pourtant, l’attirance de ce féru de Miles et Trane pour le jazz a vite conduit notre homme vers les clubs de Saint-Germain, entraînant son instrument de prédilection sur des chemins de traverses. Paria pour les conservateurs, génial précurseur pour les avant-gardistes, JLP a délaissé Beethoven et sa France natale pour imposer son style si novateur outre-atlantique dans le rock et la fusion en compagnie de Frank Zappa ou John McLaughlin. Perpétuel innovateur et génial mélodiste, le sexagénaire poursuit aujourd’hui encore son aventure en Europe comme en Amérique du Sud, toujours délaissé par les programmateurs hexagonaux. Une injustice que les agents d’entretiens se devaient de réparer !


Vous êtes parvenu à créer un style musical tout à fait unique. Le fait de mélanger classique, jazz et rock vient de vos influences ou de vos rencontres ?
En grande partie, cela provient de mes rencontres. À seize ans, j’étais étudiant au conservatoire et j’ai obtenu mon prix de violon en 1960. Alors que je me destinais à une carrière classique, j’ai des copains qui m’ont emmené dans un club de jazz à Paris et cela a été une sorte de révélation. Je suis ensuite tombé sur une annonce de l’école Supelec qui cherchait un clarinétiste. Comme mon père m’avait appris à jouer de cet instrument, j’y suis allé ! Je jouais donc Mozart la semaine et du swing à la Benny Goodman le week-end. C’est grâce à ce groupe que j’ai appris les bases de la musique jazz.

Vous faisiez sauter les frontières musicales ce qui n’était pas facile à l’époque !
C’est vrai que lorsque l’on est au conservatoire, sortir de l’univers classique n’est pas si simple et l’on me considérait volontiers comme un OVNI ! Je voulais à la base être chef d’orchestre et compositeur, j’ai bifurqué vers le jazz avant d’apprendre la direction d’orchestre, mais le jazz a apaisé cette satisfaction de composition. J’ai quitté le conservatoire à 17 ans afin de pouvoir me consacrer au jazz à 100%. Harmoniquement, cette musique est merveilleusement évoluée et j’y retrouvais des éléments qui me fascinaient dans la musique des impressionnistes tels que Ravel ou Stravinsky. De plus, je trouvais que, dans le jazz, les batteurs jouaient avec une énergie folle mais cela demandait que j’adapte mon instrument. J’ai donc eu l’idée de l’amplifier. Un jour, j’étais à Limoges et j’avais un engagement classique pour jouer les sonates de Beethoven. En sortant, j’ai vu qu’il y avait un concert de jazz avec Albert Nicholas. Je n’avais que mon violon, j’ai demandé à monter sur scène et j’ai joué. Le public s’est déchaîné et cela a été une porte ouverte même si je ne voyais pas trop d’avenir en tant que violoniste de jazz.

C’est la raison pour laquelle vous avez choisi de vous expatrier aux Etats-Unis ?
En fait, c’est un concours de circonstance. John Lewis, co-leader du modern jazz quartet et directeur du festival de jazz de Monterey, est le premier à m’avoir invité aux Etats-Unis pour y jouer. Là, un producteur de Los Angeles, Richard Bock, m’a remarqué et m’a offert un contrat de disques. Je me suis rendu aux Etats-Unis en 1968 et 1969 pour faire des enregistrements sur son label World Pacific. C’est d’ailleurs lui qui a révélé, entre autres, Ravi Shankar. J’ai, à cette occasion, rencontré George Duke qui, à l’époque, débutait sa carrière. Dans la foulée, Richard Bock a obtenu, grâce à son carnet d’adresses bien rempli, un rendez-vous avec Frank Zappa. Richard était persuadé que ce style musical pouvait intéresser Frank. Zappa a été emballé et a produit mon album sur lequel, bien évidemment, George Duke m’a accompagné. Après cette merveilleuse expérience, je suis rentré en Europe en croyant que l’aventure outre-atlantique était terminée.

Le début de l’expérience Mothers of Invention ?
Effectivement ! Zappa avait eu une année sabbatique forcée après qu’un fan l’avait poussé de la scène lors d’un concert donné à Londres. Il en avait profité pour composer et composer encore. J’ai alors reçu un coup de fil de Frank qui me disait que je devais le retrouver à Los Angeles quinze jours plus tard pour le début des répétitions. En fait, il voulait fonder une nouvelle mouture des Mothers en ne gardant que Ian Underwood, son éminence grise. Difficile de refuser une telle proposition ! Je me suis retrouvé dans quelque chose de totalement nouveau pour moi. Je passais des petits clubs de jazz locaux aux énormes salles de concert.

Zappa était-il si rigoureux qu’on le prétend ?
Sans aucun doute mais, venant du classique, cela ne me gênait pas du tout. J’ai appris avec Zappa à diriger un groupe pour que la musique aille dans un seul sens. Par son charisme et sa connaissance de la musique, Frank était comme un metteur en scène. Il transmettait à son groupe une folie musicale complexe et inventive très maîtrisée, mais aussi très libre.

Cette mouture des Mothers était d’ailleurs si technique musicalement qu’elle déroutait parfois le public venu voir le Zappa caustique et très second degré !
On pouvait tout faire, tout jouer avec ce groupe. Frank se permettait donc d’aborder en live des morceaux qu’il n’avait jusqu’alors jamais joués. On savait improviser, jouer du rock, du blues et lire ses partitions les plus complexes. Mais, effectivement, il perdait son public avec ses morceaux instrumentaux. Le public venait surtout pour le côté cynique des paroles de Zappa, ce trublion de l’american way of life. Contraint et forcé, Frank a réduit la partie instrumentale et, bien vite, je ne faisais plus que de l’accompagnement de chanson. C’est pourquoi j’ai décidé de quitter l’aventure.

Vous vouliez reprendre votre liberté ?
Oui mais je ne savais pas trop quoi faire et je comptais un peu sur mon carnet d’adresses pour continuer l’aventure aux Etats-Unis. Et puis, le lendemain du jour où j’ai quitté les Mothers of Invention, j’ai reçu un coup de fil de John McLaughlin qui me demandait de me joindre à lui pour une seconde version du Mahavishnu Orchestra. Nous nous étions côtoyés pendant un mois sur la route car le Mahavishnu avait fait pendant cette période la première partie de Zappa !

Jouer avec le guitariste de Miles, une proposition qui ne se refuse pas ?
Sa musique me plaisait beaucoup par son originalité. John et moi avions beaucoup d’affinités. Il aimait le classique et avait commencé par le blues. Nous partagions donc le même univers musical, ce qui était très stimulant. Nous avons passé un an ensemble sur ce projet et, aujourd’hui encore, j’en garde de merveilleux souvenirs. Le problème, c’est que je sentais de plus en plus le besoin de m’émanciper par la composition. Chez Zappa ou dans le Mahavishnu, je n’étais que le violoniste de… J’avais envie d’aller plus loin en tant qu’artiste, raison pour laquelle j’ai envoyé une maquette à la maison de disques Atlantic qui m’a rapidement proposé un contrat.

Vous vouliez vous épanouir en tant qu’artiste à part entière ?
J’avais envie d’aller au bout de ma musique quoi qu’il m’en coûte. Je me suis donc lancé même s’il est vrai qu’au départ, passer des énormes salles de concerts pour retourner dans les petits clubs en voyageant de ville en ville entassés à cinq dans une petite voiture, était une sacrée transition ! Heureusement, le second disque que j’ai sorti a vraiment accroché les radios. En l’espace d’un an, je suis passé des clubs à jouer en tête d’affiche dans les grands théâtres. J’ai établi mon style et un son bien particulier et c’est à ce moment que ma carrière a vraiment décollé. J’ai alors sorti une douzaine de disques en l’espace de dix ans. Je me suis peu à peu construit un public qui ne savait même pas que j’avais joué avec Zappa et le Mahavishnu !

Alors que vous avez mené une carrière exceptionnelle aux Etats-Unis, il semble qu’en France vous ayez été décrié par certains pour qui un violoniste issu du conservatoire doit rester au classique. Comment avez-vous vécu les critiques ?
En France, mon style surprend encore des gens. J’ai effectivement beaucoup joué en Amérique du Sud et en Europe ces quinze dernières années, mais c’est vrai, peu en France. Je pense qu'ici, même si la mentalité a changé dans le milieu classique, les frontières entre les différents courants musicaux restent plus marquées qu’outre-Atlantique. Un musicien de jazz doit rester dans le jazz ! Il y a également le fait que, comme j’ai mené la majeure partie de ma carrière aux Etats-Unis, je me suis exporté dans tous les sens du terme. Lorsque j’ai accepté de partir jouer avec Zappa, le milieu jazz Français a commencé à me tirer dessus à boulets rouges car j’étais un traître. Aujourd’hui, tout cela me passe un peu au-dessus de la tête car, franchement, je ne pensais pas que ma carrière musicale durerait si longtemps ! Je viens de rentrer d’un merveilleux concert donné en Russie et, l’année prochaine, je vais tourner avec Return to Forever. J’avais décliné l’offre une première fois mais, aujourd’hui, j’ai assouvi ma passion de compositeur et je suis très tourné vers l’échange. Retrouver Chick Corea, Bill Connors et Stanley Clarke me tient à cœur. Tant que je prendrai du plaisir à jouer, à partager, je continuerai !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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Photo copyright Imma Casanalles

 

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