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Entretien avec Rémy Lécluse, skieur de l’extrême

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« Savoir que je suis mortel me donne encore plus l’envie de vivre »

 

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C'est avec tristesse que j'ai appris, comme beaucoup d'entre vous, la disparition de Rémy Lécluse, emporté par une avalanche meurtrière survenue dans la chaîne de l'Himalaya le 23 septembre 2012. Malgré son professionnalisme et sa prudence, Rémy a subi la loi de la montagne contre laquelle on ne peut hélas rien.

 

58 premières en ski extrême, plus de 500 descentes, de l’Himalaya aux Andes en passant par l’Atlas, Rémy Lécluse connaît la montagne sur le bout des spatules. Ce natif de Paris, devenu guide au coeur de la Mecque hexagonale du ski, Chamonix, est depuis 23 ans un parfait ambassadeur du massif alpin. Sur des à pics vertigineux à plus de 50° d’inclinaison, Rémy partage depuis plus de 15 ans sa passion avec ses clients les plus expérimentés. Mais pour skier sur des pentes extrêmes où la moindre erreur rime avec une mort assurée, il convient de minimiser les risques au maximum. Notre expert nous livre donc une avalanche de conseils avant les premières neiges pour des sensations fortes garanties.

Après 500 descentes en ski extrême, quelle est encore aujourd’hui ta source de motivation ?
C’est le plaisir d’être en montagne tout simplement. Skier sur des pentes raides au cœur du massif alpin permet de découvrir des endroits qu’il serait impossible d’approcher à pied.

Pour tes descentes de l’extrême, tu refuses de te faire héliporter. Pourquoi ce choix ?
C’est tout d’abord un problème éthique. Utiliser l’hélico, c’est du dopage ou de la triche, au choix ! Tu ne fais pas l’effort de t’intégrer à la montagne alors que c’est un élément primordial avant d’aborder une descente extrême. Outre l’aspect purement sportif de l’aventure, grimper la pente avant de la descendre permet d’accroître ta sécurité. Lorsque le parcours s’avère très difficile, très engagé dans des barres rocheuses, il est vital de pouvoir repérer les endroits piège et connaître l’état de la neige. Sur des faces glacières, par exemple, monter à pied te permet de connaître l’adhérence de la neige sur cette glace. Il ne faut pas oublier que, sur une descente en pente très raide, tu risques ta vie à chaque virage. Une faute et c’est la mort assurée car seule la roche pourra arrêter ton corps si tu dévisses.

Quelles sont justement les règles de sécurité à respecter lorsque l’on s’engage dans une telle expédition en haute montagne ?
Seul, il faut avoir bien préparé son coup. Anticiper les conditions de neige, connaître sa forme physique du moment et avoir étudié la météo. Même si je skie sur des pentes abruptes toute l’année, il faut savoir que je suis assez froussard comme garçon. Je me fied énormément à mon instinct et, lorsque je suis sur le terrain et que je ne le sens pas, je rentre sous la couette. Un mauvais feeling ou une mauvaise intuition, je n’y vais pas !

Partir seul en montagne n’accroît pas les risques ?
Contrairement à une idée reçue, la montagne est plus sûre selon moi en solitaire qu’à plusieurs. Seul, je prends des marges de sécurité énormes et j’analyse avec précaution tous les paramètres. Ensuite, les gens s’étonnent que, souvent, je ne prenne pas la peine d’apporter avec moi un téléphone. Mais un téléphone pour faire quoi ? Si je tombe, je suis mort ! En groupe, tu as tendance à faire confiance aux autres, à te tirer la bourre pour montrer que tu es le plus fort et c’est souvent là que le drame survient. Dans la pratique du ski extrême, il convient d’être froid, calculateur et ne rien laisser au hasard.

Tu as réalisé 58 premières en ski extrême. Quelle est la voie la plus difficile que tu aies ouverte ?
Je raisonne plus en termes de beauté que de difficulté. La face nord du Mont-Vélan en France est une pente de 54° d’inclinaison de moyenne. Chaque virage doit être parfait, sinon il est fatal ! Je compare souvent ce type de descente extrême à une sorte de voyage intérieur. Tu dois écouter ton corps physiquement et mentalement et là, tu entres en immersion totale. Après une heure de descente, une fois que tu déchausses, tu es sur un nuage entre rêve et réalité tant l’expérience a été ultime.

Quel est selon toi le meilleur spot de freeride ?
Sans conteste Chamonix, avec ses versants Français, Suisse et Italien. L’avantage est de cumuler des pentes raides et un dénivelé énorme pour des ballades incroyables. Le massif de Tignes/Val d’Isère, par exemple, a un dénivelé de 1200 mètres maximum. Avec les skis d’aujourd’hui, très larges, c’est une descente que l’on peut faire en trois ou quatre virages. Alors qu’à Cham, en partant de l’Aiguille du Midi pour retourner dans la vallée, tu abordes 2800 mètres de descente. C’est le bonheur parfait pour tout skieur !

Tu organises des expéditions au Népal. Skier à 7000 mètres d’altitude demande quelle préparation physique ?
Il faut être très bon techniquement et très affûté physiquement. Skier en haute altitude est plus difficile que de marcher en montagne. C’est la raison pour laquelle je ne prends jamais de gens que je ne connais pas en pente raide. J’organise par contre des stages d’initiation à cette pratique et je repars de zéro pour donner au skieur de bonnes habitudes techniques et psychologiques avant d’aborder de grosses pentes.

Il arrive malheureusement que des guides de haute montagne accompagnés de groupes soient emportés par des avalanches. Le manteau neigeux est donc imprévisible même pour les professionnels ?
En matière de neige et d’avalanche, ce sont les experts qui meurent le plus souvent. Il convient cependant de prendre en considération la fréquence à laquelle nous, guides, sommes sur le manteau neigeux. Mon hiver représente 20 à 25 semaines de ski non-stop et cela augmente forcément la probabilité d’accident. Pour te donner une idée, une seule de mes saisons équivaut au temps que passera un skieur occasionnel sur les pentes dans toute sa carrière. Depuis que je skie, je n’ai été pris qu’une seule fois par une plaque. Je m’en souviens car c’était ma première descente de guide alpin. J’étais avec des clients à Chamonix et je suis parti en avant pour vérifier le manteau. La plaque est partie deux ou trois mètres au-dessus de moi et m’a emporté. J’ai dévalé environ 400 mètres et je m’en suis sorti miraculeusement, sans un seul bobo. Bien sûr la semaine qui a suivi, j’ai quand même eu l’impression d’avoir croisé Tyson dans un couloir !

Pris à défaut une seule fois en 26 ans, tu penses que l’on exagère le risque encouru par les skieurs ?
La philosophie générale du grand public ou de la presse est délirante vis-à-vis de ce phénomène. Si on prend les statistiques suisses de ces quarante dernières années, on constate qu’il y a chaque année un peu plus de vingt morts par hiver à cause des avalanches. Dans le même temps, la pratique du hors-piste ou du ski de randonnée est devenue un sport de masse. On peut donc en conclure qu’il y a moins de morts par pratiquant qu’il y a quarante ans. L’avalanche est un phénomène naturel que l’on ne maîtrise pas et donc, qui fait peur. Mais il faut comprendre que ce n’est pas en étant pessimiste qu’on s’en sort le mieux. Il est vrai qu’aujourd’hui, dès qu’un guide est pris en défaut, les médias se jettent sur l’information. C’est plus accrocheur que de parler du plaisir de la montagne !

Il faut quand même faire preuve d’une grande prudence lorsque l’on s’aventure en hors-piste ?
Bien sûr, mais si tu te fais prendre par une plaque, c’est de ta faute ! Lorsque tu décides de t’engager en poudreuse, il faut avoir du recul et de l’auto-critique vis-à-vis du manteau neigeux. Pendant des décennies, on a délivré aux guides des formations sur les avalanches. On voit que des connaissances en la matière n’influencent pas la baisse d’accident. Le point crucial, c’est l’homme qui prend la décision à l’instant T. La clé d’une amélioration, c’est que les gens analysent toujours leur décision avant de se lancer. En France, le risque d’avalanche de météo France est une prévision pas un constat en fonction de l’état de la neige. Donc, parfois, c’est erroné et les skieurs n’y croient plus, surtout ceux de la station. En région Val d’Aoste par exemple, les risques sont souvent très pessimistes. On se retrouve parfois avec du risque 5, le plus fort, pendant plus d’une semaine, ce qui est ridicule. L’année dernière, on a eu un accident dans cette région car il y avait un risque 4 (risque fort d’avalanche) et des guides accompagnés de freeriders sont sortis. Ils ne se sont pas fiés à l’information émise par la station car, à force de crier au loup, on n’y croit plus. Ils ont mal analysé le manteau neigeux et, malheureusement, une fille l’a payé de sa vie. Selon moi, les bulletins de risque devraient être plus précis. Les drapeaux, qui restent souvent en place toute une saison au même endroit, devraient se calquer sur ceux de la baignade et changer en fonction des chutes de neige.

Lorsque, comme toi, on réalise de tels exploits en haute montagne, on côtoie la mort à chaque instant. Est-ce que tu y penses ?
On côtoie tous la mort au quotidien sans même s’en préoccuper. Savoir que je suis mortel me donne encore plus l’envie de vivre et c’est pour cela que je fais si attention lorsque je skie.

Ton pire cauchemar : Un appartement en région parisienne avec le rythme métro, boulot, dodo  ?
J’aurais effectivement du mal à le supporter !

Que cherchent les grandes entreprises qui te font venir afin d’intervenir dans leurs séminaires ?
Souvent, on me demande de m’exprimer sur la gestion des risques et la façon d’appréhender une prise de décision. Moi, cela peut paraître étonnant, j’ai horreur du risque et des choses dangereuses. Il ne faut pas confondre ce qui est impressionnant et dangereux. La difficulté vient de la surprise d’où l’importance d’une bonne préparation.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis


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http://www.remylecluse.com

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