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Entretien avec le frère François, du monastère de Ganagobie

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« On parle énormément des personnes chrétiennes qui se convertissent à l’islam, mais bien peu des islamiques qui optent pour le christianisme ! »

 

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Fondé en 960-965 par l’évêque Jean II de Sisteron, le monastère de Ganagobie, situé dans les Alpes-de-Haute-Provence, est un lieu chargé d’histoire. Il accueille depuis 1987 les moines bénédictins de « Sainte Madeleine de Marseille » qui reçoivent des « retraitants » en quête d’un ressourcement spirituel. Le frère François, 63 ans, nous ouvre les portes de ce lieu où le temps semble s’être arrêté.

 

Fondé en 960-965, en partie détruit pendant les guerres de religion, laissé à l’abandon, le monastère de Ganagobie est un lieu d’une richesse architecturale et historique remarquable. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Frère François : En fait, nous n’avons aucune archive ancienne concernant l’histoire du lieu, et il est bien difficile de connaître avec précision toutes les étapes de ce monastère. Lors des guerres de religion, les moines se sont expatriés ou ont été expulsés. Le lieu a été laissé à l’abandon entre le XVe et le XXe siècle. Les moines bénédictins, moines contemplatifs de « sainte Madeleine de Marseille » ont rejoint Ganagobie en 1987. Cette congrégation a été fondée à Marseille au XIXe siècle, puis s’est expatriée en Italie pendant la période anticléricale en 1901. Nous sommes revenus à Hautecombe, en Savoie, en 1922. Mais bien vite, nous avons été confrontés à trop de touristes, de plagistes... C'était en contradiction avec notre style de vie. La communauté a donc pris la décision de venir s’installer à Ganagobie, qui est un lieu reculé, calme, beaucoup plus en adéquation avec les moines bénédictins (l’abbaye occupe une position à 350 mètres au-dessus du lit de la Durance, sur un étroit plateau bordé d’abrupts). Concernant l’architecture, Ganagobie est connu pour son incroyable pavement de mosaïques médiévales polychromes unique en France (1120-1130).

 

Pouvez-vous nous rappeler qui sont les moines bénédictins ?

L’ordre de Saint-Benoît (Bénédictins) a été fondé en 529 par saint Benoît de Nursie (saint Benoît indiqua à ses disciples comme objectif fondamental et même unique de l’existence, la recherche de Dieu). Nous sommes donc un ordre de moines contemplatifs, pas assignés au silence strict, mais nous devons parler uniquement à bon escient. Le but premier de l’ordre est la prière, qu’elle soit personnelle ou entre les moines du monastère.

 

Combien de moines vivent aujourd’hui au monastère ?

Nous sommes 12 présents au monastère. C’est une toute petite communauté pour ce si grand lieu. Il y a l’abbé, le second nommé par l’abbé que l’on appelle le prieur (qui vient du latin prior, le premier). On parle souvent du prieuré de Ganagobie, mais en réalité, il s’agit d’une abbaye du point de vue de l’Église.

 

Comment se répartit une journée type au monastère ?

Nous nous levons à 4 h 35. Le premier office a lieu à 5 heures (mâtine) et dure une heure. La journée est réglée en fonction de ce que saint Benoît appelle « Œuvre de Dieu », c’est la liturgie des heures qui, huit fois par jour, nous rassemble pour prier. On se retrouve à 7 heures pour l’office de laudes. Il y a trois petits offices, l’un pendant la messe du matin à 9 heures (la tierce), la sexte à 12 heures et none à 13 heures 45 qui coupent la journée. À 17 h 30 ce sont les vêpres (Vespera), et enfin les complies à 20 h 15, après le repas en commun, qui est le dernier office de la journée avant le grand silence de la nuit. Entre les temps de prières qui occupent la majeure partie de notre journée, nous nous occupons du travail, à savoir l’hôtellerie, l’économat, ceux qui forment les novices, la cuisine et la bibliothèque. Chaque moine a une cellule très spartiate où aucun bien ne lui est propre.

 

Le monastère possède d’ailleurs une inégalable bibliothèque de 100 000 ouvrages !

C’est une bibliothèque privée donc interdite aux visiteurs. Nous y possédons des volumes qui datent du Moyen Âge, des manuscrits pieux, des bibles très anciennes, une vingtaine d'incunables, des livres fort rares. Tout est répertorié sur un ordinateur. Nous mettons les livres à disposition des étudiants qui préparent une thèse sur un sujet précis, et ils peuvent venir consulter nos ouvrages. Pour le reste, seuls les moines peuvent emprunter les livres.

 

À titre personnel, qu’est-ce qui vous a poussé vers la vie monacale plutôt que celle de prêtre ?

Je suis entré au monastère à l’âge de 25 ans. En fait, j’avais fait une école d’ingénieur et des études pour me spécialiser dans la finance, mais quelque chose au fond de moi m’appelait vers Dieu. Un jour, j’ai visité un monastère bénédictin et j’ai été saisi par la vie contemplative. J’ai alors su ce que devait être ma voie. Et aujourd’hui, à 63 ans, même si tout n’a pas été facile, je ne regrette vraiment pas cette décision.

 

La rénovation du prieuré de Ganagobie a été effectuée grâce aux dons et à la générosité d'amis nombreux dont l’industriel français Francis Bouygues. Comment expliquez-vous son investissement financier dans le monastère ?

Effectivement, le lieu était laissé à l’abandon et la communauté monastique seule avait bien du mal à le rénover entièrement. L’industriel Francis Bouygues connaissait bien le père Dom Hugues de Minguet. Il a donc financé en partie la reconstruction du monastère afin d’y créer en 1991 le Centre Entreprises de Ganagobie (Dom Hugues Minguet, ancien conseil juridique de la Fiduciaire de France, pensait que les moines avaient une capacité de recul philosophique et spirituel, mais manquaient d’une expertise récente du monde du travail. Les hommes d’entreprises bénéficiaient de cette expertise, mais manquaient souvent cruellement de la faculté de recul. Il pensa que la réunion des deux compétences et le choc des cultures qui s’en suivraient pouvaient créer une dynamique fécondante de l’action. Voir le livre : "L'éthique du chaos", fruit d'une réflexion entre un chef d'entreprise Jean Loup Dherse et le père Hughes Minguet).

 

Mais cette conception du monastère n’est-elle pas antinomique avec le mode de vie des bénédictins ?

Si, effectivement ! Le succès de cette entreprise a d’ailleurs été tel que l’on a dû prendre la décision de délocaliser le centre au nord du Puy. Il y avait une inadéquation entre la vie monacale qui est la nôtre et ce concept d’ailleurs visiblement très bénéfique pour les entreprises.

 

Aujourd’hui, le monastère est ouvert à ceux ou celles qui souhaitent venir passer plusieurs jours pour se recueillir, méditer… Comment se déroule une retraite dans vos murs ?

Nous essayons d’indiquer aux personnes qui veulent venir nous rendre visite qu’il s’agît d’une retraite spirituelle et non d’une halte à peu de frais sur leur chemin de vacances vers la Côte d’Azur ! Mais l’hôtellerie est une tradition très ancienne et inhérente aux différents monastères. Au Moyen Âge, les gens qui parcouraient le pays d’un endroit à un autre venaient y chercher le gîte et le couvert. Même si, aujourd’hui ce type de voyageurs n’existe plus, les monastères ont gardé cette tradition ancestrale. À Ganagobie, du grand patron aux personnes dans la misère financière ou spirituelle, nous recevons beaucoup de monde. Les personnes peuvent se confier à un prêtre et participent aux offices. Les hommes prennent leurs repas avec les moines alors que les femmes ont un réfectoire à part. Lors de la conversation téléphonique pour réserver, nous parlons avec les personnes afin de connaître les motivations qui les poussent à venir passer quelques jours (au moins deux nuits) au monastère. Certains viennent pour le silence, d’autres pour s’échapper de la vie moderne et de ses tracas, des personnes qui ne sont plus en mesure de gérer les événements du quotidien et veulent se replonger dans la religion.

 

Pensez-vous que nous assistions actuellement à une crise du christianisme alors que d’autres religions, comme l’islam, sont en pleine expansion ?

On parle énormément des personnes chrétiennes qui se convertissent à l’islam, mais bien peu des islamiques qui optent pour le christianisme ! On ne peut pour autant nier une crise religieuse en Europe alors qu’étonnamment, les États-Unis qui sont un pays très matérialiste ne connaissent pas de baisse en ce qui concerne les vocations. L’église chrétienne traverse une période difficile et j’espère que Dieu pourra guider à nouveaux ses fidèles vers le chemin de l’église.

 

Le fait que le monastère soit ouvert au public fait que vous ne vivez pas en autarcie. Quel regard portez-vous sur notre société ?

Nous recevons chaque jour deux journaux, La Croix et La Provence. Nous n’ignorons rien de l’OM ! (rires) Chaque jour, au réfectoire, un moine fait la lecture durant le repas. Il peut s’agir d’un texte saint, d’un fait historique, d’un document du Saint-Siège ou d’une actualité. Nous échangeons avec les hôtes, mais la parole doit être distillée avec parcimonie. Pour le reste, nous avons une télévision, mais elle n’a pas d’antenne !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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