MUSIQUE

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Entretien avec Manu le Malin, artiste techno/hardcore

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« Lorsque je voyageais et que je me retrouvais dans un aéroport, avec mon look et mon bac à disques, j’étais bon pour finir à poil dans le bureau des douanes ! »

 

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Pionnier du hardcore hexagonal, Manu Le Malin enflamme les nuits des teufeurs de la planète techno depuis bientôt deux décennies. Derrière ses platines, Manu aux mains d’argent distille une musique sombre, oppressante, aussi énigmatique et jouissive qu’un tableau de Giger, l’une de ses sources d’inspiration. Préparez-vous à plonger dans l’antre du Malin !

Ta passion pour les musiques électroniques est née en te rendant à une rave. Peux-tu nous expliquer cette révélation ?
C’était au début des années 90. J’avais, à l’époque, une culture musicale très Rocksteady (musique entre le ska, la soul nord-américaine et le rythm’n’blues). Un soir, des potes m’ont branché pour aller à une rave. Ces fêtes techno étaient encore très secrètes. Je me souviens qu’il fallait écouter la radio, un numéro de téléphone était alors transmis pour connaître le lieu de rendez-vous. En arrivant à la teuf, j’ai eu un flash. Il y avait là des milliers de personnes de tous les âges et de tous les horizons sociaux, culturels. Des hippies, des jeunes de la bourgeoisie, un mélange pour le moins hétéroclite ! Ta couleur de peau, ton style vestimentaire, tes opinions politiques, plus aucune barrière n’existait. Les gens étaient là pour faire la fête, un point c’est tout ! J’ai adhéré immédiatement, ce concept faisant sans doute ressurgir mon propre côté hippie. La musique était énorme et, physiquement, j’ai ressenti un truc incroyable, c’était une vraie claque. Le lendemain, j’ai acheté deux platines et j’ai passé mon temps chez les disquaires à écouter TOUT ce qui sortait. Je me suis entraîné à mixer seul chez moi pour acquérir une technique suffisante. J’ai alors traîné de teufs en teufs et, dès qu’on me le proposait, je passais derrière les platines. Pour moi qui étais un peu sauvage, c’était un merveilleux mode d’expression.

Et tu as tout de suite opté pour le hardcore ?
C’était le style qui me ressemblait le plus, mais je me cherchais encore un peu. En fait, j’ai commencé par la transecore et, un jour, je suis parti en Hollande pour assister à une rave énorme. Il devait y avoir plus de 40 000 personnes. Les mecs de PCP (Planet Core Productions, fer de lance du hardcore européen) étaient là et ce fut une seconde révélation. Une musique dure, sombre, un truc magique. J’ai tout de suite plongé. À Paris, j’ai commencé par mixer en after, sur les péniches le dimanche matin et je me suis forgé assez rapidement, un son, un style, une identité musicale.

Tu sembles très proche de l’univers de l’artiste Suisse H.R. Giger (Manu a mixé  son album « Biomechanik 3 - The Final Chapter » qui comporte un DVD filmé dans le musée de H.R. Giger, à Gruyères, en Suisse), ta musique peut-elle se définir comme un pendant musical de ses œuvres ?
Dans la globalité oui ! J’ai toujours été attiré par son univers biomécanique. Il y a, j’espère, une vraie alchimie entre ma musique et ses œuvres, c’est pourquoi j’ai eu envie de mixer le dernier volet de « Biomechanik » dans son antre. Le set tente de créer une véritable symbiose entre la musique et le décor du lieu. Grâce au talent de Seb Caudron (auteur de vidéoclips pour Daft Punk ou Garbage) et au travail gigantesque réalisé sur le traitement des images par Zapdan (aperçu sur des clips de NTM et Laurent Garnier), je me fonds au fil du set dans le décor pour bien vite ne plus faire qu’un avec les œuvres de Giger. C’était une expérience magique et un rêve de pouvoir mixer un album au cœur d’un univers qui m’inspire tant, l’occasion de boucler la boucle !

L’univers de Giger fait tant partie de toi que tu le portes jusque sur ta peau !
Ce tatouage a vraiment une histoire particulière ! Je connais Tin Tin (tatoueur mondialement connu, voir entretien avec Romain) depuis une vingtaine d’années. Un soir, je suis passé le voir dans son ancien salon pour qu’il me fasse l’intérieur du bras droit. Je lui ai dit : « laisse-toi guider par ton inspiration ! » Comme il connaît mon attirance pour Giger, il est parti dans un trip très biomécanique avec des tubes, des cotes alors que ce n’est pas un style de tatouage qu’il affectione particulièrement. Son dessin était magique car il était vraiment le prolongement de mon propre corps. J’ai laissé Tin Tin totalement libre et voilà le résultat. Ce dessin me ressemble à 100% et me colle à la peau dans tous les sens du terme ! C’est d’ailleurs grâce à cela que j’ai rencontré Giger. Il venait à Paris pour une dédicace et son agent qui avait entendu parler de moi m’a invité. Le début d’une longue histoire qui m’a donc conduit jusqu’à ce set chez lui à Gruyères !

Certaines personnes schématisent encore les musiciens électroniques comme des DJ pousseurs de vinyles, ce qui est quand même largement réducteur ?
L’image du DJ a heureusement évolué au fil du temps et la techno s’est largement invitée un peu partout ! Pour moi, la démarche d’un DJ se rapproche du musicien de jazz. Tu ne sais pas vraiment à l’avance ce que tu vas faire. Tu te laisses guider par tes émotions, ton feeling du moment et tu improvises. Tu emmènes le public avec toi dans un voyage musical, sur une route avec ses montées, ses descentes… Moi, je suis un DJ old school. Je mixe à l’ancienne avec deux, trois ou quatre platines et mes vieux vinyles. Pas de filtre, pas de sampleurs, pas d’ordinateur !

Justement, pour ce qui est du mix live, gères-tu tes sets en fonction de l’endroit, de l’événement, du public, de ton inspiration du moment ?
Pas vraiment ! J’arrive avec ma patte et mon identité. Avant de partir de chez moi, je pioche dans mes disques et je fais une sélection au feeling. Arrivé à la soirée, je fais un premier tri sans pour autant avoir une playlist en tête. Comme je le disais, c’est de l’improvisation. Parfois, c’est plus sombre, plus dur… Ce n’est jamais deux fois de suite la même chose ! Chez moi, j’ai 12 000 vinyles, constitués à 95% de techno. Le reste, c’est du Rocksteady, un peu de hip-hop et mes albums des Bérus (groupe phare de la scène punk et alternative française des années 80). Je suis très attaché au vinyle et c’est la raison pour laquelle, même si des potes ont tenté de me convaincre, le mix via un ordinateur est impossible pour moi. J’ai joué tous mes vinyles au moins une fois depuis que j’ai commencé à jouer en teuf et tous ont une identité propre, une pochette qui me parle, de petites annotations que j’ai écrites au fil du temps. Je les connais par cœur, sachant exactement lesquels je peux enchaîner entre eux, sur quel passage je peux scratcher. Ils font partie de moi !

Il est d’ailleurs étonnant de constater que le scratch qui est une technique issue du hip-hop se fonde parfaitement dans tes sets hardcore !
Le scratch est un petit plus qui te permet de faire des breaks et relancer la machine. Mais, contrairement au milieu hip-hop où un DJ se forge un nom par le biais de cette technique, chez moi, cela n’est qu’un petit plus au service de la musique, une ponctuation dans le voyage que j’effectue avec le public lors d’un set live. Dee Nasty (Pionnier et empereur des DJ hexagonaux) me disait qu’en scratch il n’est pas nécessaire d’en faire trop. Il faut distiller cette technique avec parcimonie et toujours au service de la musique que tu joues, non au détriment.

Tu vis pour les musiques électroniques depuis le début des années 90, ce n’est pas un peu frustrant de voir que, pour le grand public, aujourd’hui, la musique électronique se résume à David Guetta ou Bob Sinclar ?
Disons qu’avec l’âge je me suis assagi (Manu a 40 ans). Au début des années 90, je me voulais chevalier en croisade, pourfendeur de la scène commerciale. J’ai laissé tout cela derrière moi et, aujourd’hui, je m’en fous royalement. David Guetta est un mec super gentil que je connais personnellement et qui s’éclate comme un gamin de 15 ans à faire ses productions comme ses sets. Il a gardé une vraie fraîcheur et continue parce qu’il aime ce qu’il fait. Et puis, il ne faut pas oublier que ces mecs ont largement contribué à faire sortir la techno du cliché : ce n’est pas de la musique !

On assimile souvent la techno à la drogue. Les musiciens comme toi ont-ils souffert de cette image ?
Au début cela a été très difficile. Lorsque je voyageais et que je me retrouvais dans un aéroport, avec mon look et mon bac à disques, j’étais bon pour finir à poil dans le bureau des douanes ! Au fil du temps et de réunions avec les gouvernements, l’image qui voulait que techno = drogue a heureusement changé. Musique de synthèse, drogue de synthèse, le schéma classique a été compliqué à modifier. Toutes les musiques ont, à leur début, eu une étiquette sur le dos. Avec Elvis, le rock était considéré comme la musique du diable. Pour la techno, c’était une musique de drogués. En rave, il y a bien évidemment des gens qui se mettent encore la tête à l’envers, mais la jeune génération est plus bouteille d’eau et slam qu’autre chose ! En tout cas, aujourd’hui, je passe les douanes sans problème !

Pourtant, lorsque l’on regarde les raveurs, on est quand même pas loin de l’état de transe !
C’est vrai, mais ce n’est pas obligatoirement dû à la drogue ! Des recherches ont été faites et il a été démontré que les sons diffusés par certaines musiques électroniques te procuraient une sensation physique. Le rythme minimal, binaire, répété, est pour l’être humain un retour aux sources, à la terre ! Les fréquences sont captées par ton inconscient et t’entraînent dans un voyage intérieur, une alchimie entre ton corps et la musique qui te rentre par tous les pores de la peau.

En 2000, tu as travaillé sur le projet "Hier, Aujourd'hui, Demain" en collaboration avec ton compère Torgull et le compositeur René Koering (compositeur, directeur de l’orchestre philharmonique de Montpellier et, entre autres, créateur du festival de Radio France) alliant les instruments d'un orchestre classique avec du hardcore. Un moyen de briser les barrières musicales ?
En fait, à l’époque, je me produisais à Montpellier dans le cadre du festival Boréalis. René Koering qui a toujours été passionné par la musique contemporaine et les échanges entre les différents styles a rendu visite aux organisateurs du festival car il voulait rencontrer un DJ électro un peu différent. Les gens de Boréalis nous ont présentés, mais le fait de simplement intégrer un DJ dans l’orchestre symphonique de Montpellier dont il était le directeur ne nous plaisait pas trop à Torgull et moi-même. On lui a alors proposé des compos sur lesquelles il a posé ses propres arrangements classiques. Je me souviens que, la première fois qu’on est arrivé pour faire un essai avec l’orchestre avec nos vinyles et notre look, les musiciens ont été plus que sceptiques. Mais c’est là que la magie de la musique renverse des montagnes. Le courant est très vite passé et le projet a pu voir le jour pour être joué à Montpellier et au théâtre du Châtelet à Paris. Après la première représentation, je me souviens que même le premier violon du philharmonique, qui était certainement le plus sceptique d’entre tous, est venu nous remercier. Comme quoi, les barrières, les différences, la musique seule est capable de passer au-dessus de tout ça !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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Photo : Yann Arthus Bertrand

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Commentaires   

 
#1 antoine 11-08-2010 15:50
bravo les agents, c'était cool.
 

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