PHILOSOPHIE

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Entretien avec Philippe Solal, philosophe

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« La « demande » de philosophie est très forte actuellement ce qui donne à penser que la crise des valeurs qui secoue la société française est très importante. »

 

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La crise que connaît aujourd’hui notre société n’est évidemment pas qu’économique. La perte de repères au sein d’un monde qui semble tourner bien trop vite et dans un sens qu’il reste à déterminer incite de plus en plus de nos concitoyens à se questionner sur le sens réel de notre existence. C’est alors que le philosophe entre en scène ! Philippe Solal, agrégé, Docteur en Philosophie et enseignant à l’INSA de Toulouse, nous ouvre une fenêtre, un vent frais de savoir dans ce monde bien gris.

 

Platon disait que « la connaissance des mots conduits à la connaissance des choses ». Pensez-vous que le fait qu’aujourd’hui la langue se réduise à peu de mots usuels limite le champ de la pensée ?

Avant de répondre, il faut préciser que cette citation est bien de Platon mais elle n’exprime pas sa pensée. On la trouve dans un de ses dialogues intitulé Cratyle, dans lequel deux thèses sur les propriétés de la langue s’opposent. La première, incarnée par le personnage d’Hermogène, affirme que les noms sont seulement des conventions et qu’ils n’ont aucun lien d’imitation avec ce qu’ils nomment. Cratyle, le second personnage du dialogue, soutient la thèse exactement opposée : les noms nous renseignent sur la nature de l’objet qu’ils désignent aussi bien par leur étymologie que par leur sonorité. Ainsi les mots (grecs) comportant la syllabe rho (qui exprime la dureté) désignent des objets qui en eux-mêmes possèdent cette dureté. Le mot « mime », par sa sonorité, la chose et nous la fait ainsi connaître. Socrate, enfin, qui incarne la pensée de Platon, met en quelque sorte ces deux thèses dos à dos puisqu’il soutient une voie médiane. Il affirme lui aussi que les mots sont comme des images qui renvoient à la réalité. Mais, en accord avec Cratyle, il affirme qu’il existe dans les noms une part de convention et que parfois l'usage se substitue à la ressemblance pour désigner une chose. De cette situation « mixte » Socrate conclut qu’il faut « aller aux choses directement », sans s’arrêter sur les noms, pour les connaître. Il était important de rappeler ce contexte car il permet de comprendre que la phrase « la connaissance des mots conduits à la connaissance des choses » (que l’on trouve souvent sur internet, sous la forme d’une citation exprimant la pensée de Platon) n’est pas platonicienne. Platon n’a jamais soutenu que la connaissance des mots conduisait directement à la connaissance des choses. Mais une deuxième remarque s’impose : il n’y a pas de lien direct entre le fait de savoir si les mots constituent en eux-mêmes une connaissance du réel et celui qui consiste à déterminer si posséder un lexique appauvri est un obstacle au déploiement de la pensée. C’est là un autre problème, bien distinct du premier. Et il est vrai que pédagogues et sociologues (pour ne citer qu’eux) ne cessent de nous dire que les jeunes (en particulier), par défaut de culture, possèdent de moins en moins de mots dans leur vocabulaire. Non seulement ils ne lisent plus mais, dit-on, ils ne savent plus vraiment parler. Cet appauvrissement lexical se double de pratiques qui aggravent ce phénomène, avec l’apparition d’un « langage SMS » ou son équivalent dans des tournures impersonnelles comme on en trouve dans les forums de discussion sur internet. De ce point de vue, étant donné que c’est dans les mots que nous pensons, cette réduction du lexique est bien aussi un appauvrissement de la pensée.

 

Les conférences, organisées par de nombreux philosophes dont vous-même, rencontrent actuellement un succès croissant. Le monde en crise économique et sociale inciterait-il l’être humain à se poser des questions existentielles et à tenter d’y répondre ?

C’est manifeste et indéniable. La philosophie prospère en temps de crise et d’incertitude. On a recours à elle pour tenter de retrouver des repères que l’on a perdus, pour donner un sens à son travail, à sa vie. La « demande » de philosophie est très forte actuellement ce qui donne à penser que la crise des valeurs qui secoue la société française est très importante.

 

Quelle est votre propre définition de la philosophie ?

Il n’est pas facile de définir la philosophie et la nature exacte de cette activité est elle-même un problème philosophique. Au fil de ma progression intellectuelle, de mes années d’enseignement aussi, ma vision de ce qu’elle est a sensiblement changé. Quand j’étais étudiant, je me représentais la philosophie comme une activité de connaissance rationnelle visant à l’établissement d’une vérité globale sur le monde, mettant en lien les différents champs du savoir et de l’activité humaine. Quelle vision naïve qui était celle consistant à penser que parmi toutes les doctrines élaborées depuis l’Antiquité, l’une d’entre elles serait plus vraie que les autres, plus en adéquation avec la nature intime de la réalité et délivrant le sens profond de l’existence… Cette vision était la mienne, et elle reposait sur l’idée que la raison peut atteindre une vérité absolue conforme en tout point au réel. Cette conception exclusive (exclusive car une fois trouvée la « bonne » philosophie, elle exclut toutes les autres) était en fait très dogmatique. Je pose un regard différent aujourd’hui sur les grandes doctrines du passé dont la construction n’est pas sans rappeler le travail qui est à l’œuvre dans le domaine de l’art. Comme l’art (et je pense en particulier à la peinture, mais cela pourrait s’appliquer à tous les arts), la philosophie est une activité qui nous dévoile quelque chose de la réalité à travers le prisme d’une subjectivité, celle du penseur. C’est la raison pour laquelle les grandes philosophies portent de manière si forte l’empreinte des philosophes qui les ont érigées, à la manière des œuvres d’art. Elles sont « stylées » et il est très frappant de constater que cette empreinte se retrouve dans le langage : on dit un Rembrandt ou un Picasso, pour parler d’un tableau précis, sans même avoir à mentionner le titre précis de l’œuvre en question, comme si le style était l’essentiel ; de même on parle d’un concept platonicien ou d’une notion spinoziste pour marquer le lien étroit entre ceux-ci et la subjectivité du penseur. La science ne connaît pas cette subjectivation car son mode de rapport au réel finit toujours par « objectiver » les concepts qu’un savant met en avant pour expliquer un phénomène. Le concept de masse, par exemple, peut être mentionné sans que soit précisé l’apport de Newton à son élaboration, et il est immédiatement opératoire. En philosophie, par contre, si l’on parle par exemple du conatus, on ne peut pas ne pas mentionner le fait que ce concept s’inscrit dans une pensée déterminée, et qu’il est étroitement imbriqué avec tout un corpus doctrinal qui constitue une tentative particulière d’élucidation du réel. On ne peut pas ne pas dire qu’il s’agit du conatus spinoziste, terme latin qui désigne chez Spinoza l’effort déployé par tout être pour persévérer dans l’être. Les grandes doctrines sont comme les œuvres d’art, elles portent l’empreinte de leurs auteurs et constituent un mode de dévoilement et de questionnement de la réalité très spécifiques. J’ai conscience que cette conception de la philosophie s’appuie sur une vision très moderne et très récente de l’art, apparue au XIXe siècle et particulièrement bien taillée pour la peinture : l’art comme accès à la vérité. Elle est conforme à une conception que l’on trouve chez Heidegger, qui établit un rapprochement entre philosophie et poésie, entre le Poème et la Pensée. Le risque est pourtant de jeter la confusion entre deux activités humaines et de croire qu’elles sont finalement identiques : sur certains points elles sont très différentes. La philosophie se meut dans l’ordre du discours et du raisonnement alors que l’art travaille sur la matière, y compris la poésie comme travail sur le langage. L’art possède une dimension esthétique que ne possède pas la philosophie. Mais l’art comme la philosophie sont essentiellement subversifs, c’est-à-dire qu’ils partent d’une remise en cause radicale des codes institués (pour l’art) et des idées reçues (pour la philosophie) pour opérer leur tentative de dévoilement. Dans les deux cas, il y a création et c’est pourquoi la célèbre affirmation de Gilles Deleuze selon laquelle le « philosophe est un créateur de concepts » me paraît-elle si juste. La philosophie ainsi conçue n’a pas abandonné la prétention à la vérité, mais ce qu’on appelle « vérité » a changé, et ne se pense plus comme discours objectif sur le réel visant à l’adéquation avec son essence intime. La philosophie est une tentative rationnelle de questionnement et de dévoilement du réel qui se déploie dans l’ordre discours et selon un mode d’élucidation qui est création.

 

Pouvez-vous nous aiguiller sur la philosophie des sciences, l’un de vos domaines de prédilection ?

La philosophie des sciences est un domaine d’investigation assez récent, qui a vraiment pris son essor à la fin du XIXe siècle, à travers des œuvres comme celle du philosophe français Augustin Cournot, et surtout, au XXe siècle grâce aux textes de Gaston Bachelard. À quoi s’intéresse un philosophe des sciences ? Sa démarche principale consiste à analyser hier comme aujourd’hui ce qui se donne comme savoir scientifique. Le matériau d’analyse, si je puis dire, est donc d’abord constitué par l’histoire des sciences elle-même. Comment une science se constitue-t-elle ? Quelles sont ses méthodes, ses procédures de vérification et de validation ? Ses présupposés, ses limites ? Toutes ces questions ont pour horizon ultime de nous apporter une meilleure compréhension de la nature du savoir qu’on appelle scientifique. Les questions abordées nécessitent de maîtriser des concepts hautement techniques, issus des avancées de tous les secteurs de la science et ce sont les savants eux-mêmes qui peuvent encore le mieux parler des concepts qu’il s’agit de « travailler » sur un plan philosophique. C’est pourquoi quand un scientifique se fait en même temps épistémologue (on parle alors « d’épistémologie interne »), on a là la meilleure configuration possible pour une réflexion renseignée. Qui mieux que des philosophes qui furent en même temps physiciens, comme Bachelard et Bernard d’Espagnat, pour nous parler de la manière dont ces sciences procèdent pour interroger la matière ? Aujourd’hui, des personnalités comme Etienne Klein (physicien quantique) ou Aurélien Barrau (cosmologiste) possèdent ces deux casquettes et peuvent construire une réflexion éclairée sur des domaines spécialisés difficiles à maîtriser pour le commun des mortels. Les grands représentants de la philosophie des sciences qui ne sont pas en même temps des scientifiques impliqués dans une recherche, apportent en général un savoir davantage historique qui permet de mettre en perspective le progrès des sciences. Je pense aux travaux de Bernadette Vincent Bensaude (en particulier sur l’histoire de la chimie) mais je pourrais citer d’autres auteurs, de grande envergure, qui interrogent en particulier la place de la science dans la cité, comme Isabelle Stengers.

 

Devient-on philosophe en étudiant les principaux courants de pensée ou en se posant des questions existentielles ?

Les deux, bien sûr. Une pensée ne se nourrit pas d’elle-même et des seules questions existentielles qui peuvent l’agiter et la mettre en mouvement. Les grands courants de pensée, anciens ou contemporains, c’est-à-dire en fait l’histoire de la philosophie, ont déjà dessiné des chemins de pensée qu’il faut pouvoir traverser ou dont il faut pouvoir s’éloigner. Dans tous les cas, toute pensée, même la plus autonome, même la plus novatrice, ne peut faire l’économie d’un dialogue avec des philosophies antérieures. Penser par soi-même, comme cherche à le faire tout philosophe, ne signifie pas penser à partir de rien, ex nihilo, car cela ne veut rien dire. Les mots que nous utilisons, même les plus simples, possèdent une histoire et constituent un découpage de la réalité qui oriente déjà notre manière de penser le monde. À plus forte raison pour les concepts philosophiques qu’utilise un philosophe lorsqu’il se pose des questions existentielles. Ces mots sont chargés, saturés de sens et c’est la fréquentation des grands courants, anciens ou contemporains, qui nous renseignent sur cette charge sémantique avec laquelle il faut pouvoir jouer. Le corpus philosophique, comme tout autre domaine culturel, fait partie des contenus que l’on doit pouvoir s’approprier, assimiler, pour développer une pensée autonome, c’est-à-dire une pensée qui ne soit pas la pure et simple répétition d’une doctrine antérieure. C’est pourquoi, contrairement à l’idée parfois répandue, on ne peut jamais faire de la philosophie sans le savoir (comme on peut dire que Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière). Se poser une question existentielle, comme « quel est le sens de la vie ? », ce n’est pas encore philosopher même si la question possède en elle-même une dimension réellement philosophique. On commence à philosopher lorsque le traitement de cette question s’offre à un travail d’élucidation, lorsqu’on est en mesure d’adopter une méthode d’analyse vigilante aux présupposés et aux préjugés que sa réflexion pourrait véhiculer. Et ce n’est là qu’une toute petite partie du travail d’élaboration critique qui permet de distinguer une pensée en acte de la simple expression d’une opinion aussi respectable soit-elle sur ce sujet. C’est pourquoi, les « cafés-philo » où l’on demande au public de philosopher sous la conduite d’un animateur me mettent-ils si mal à l’aise. D’un côté, je trouve cela très bien (et j’en ai même animés), car cela montre l’intérêt des gens pour la philosophie et son questionnement : comment pourrais-je leur reprocher de s’intéresser à une discipline à laquelle j’ai voué ma vie professionnelle ? D’un autre côté, j’ai parfois l’impression qu’on trompe ces mêmes gens à qui l’on promet de « philosopher » alors que le plus souvent il s’agit d’une suite de prise de paroles où chacun donne son opinion, le micro passant de main en main, sans que les interventions ne s’articulent entre elles. Mon propos n’a rien d’élitiste et j’ai conscience qu’il pourrait être jugé blessant par ceux qui animent des cafés-philo tout autant que par ceux qui y participent. Je veux simplement dire qu’il ne suffit pas d’émettre un avis, une opinion sur un sujet donné pour élaborer un travail philosophique. Un tel travail se mesure à l’aune de la rigueur de sa démarche, de la précision des délimitations conceptuelles à partir desquelles la pensée va s’édifier, etc. Ce n’est pas pour rien que ces démarches font l’objet d’un enseignement en classe de terminales des lycées dans ce qui est précisément le cours de philosophie.

 

Doit-on parler de LA philosophie ou des philosophies tant les courants sont nombreux et souvent antagonistes ?

Cette question évoque une analyse du philosophe allemand Emmanuel Kant qui, au XVIIIe siècle, définissait les philosophies comme autant de tentatives élaborées par la raison pour déterminer, sur un même problème donné, la vérité. Ces tentatives (ces philosophies) aspirent à devenir LA philosophie et à sortir ainsi victorieuses de la compétition avec les autres dans l’atteinte de cet objectif. Mais LA philosophie n’est qu’un idéal régulateur, un horizon inatteignable car le propre de la philosophie est de remettre sans cesse en question ce qui est tenu pour vrai et établi, afin d’en éprouver continuellement la solidité. C’est pourquoi c’est le philosopher (le processus par lequel on fait une « tentative »), et non LA philosophie, qui constitue la forme la plus vraie et la plus effective, nous dit Kant, du travail opéré par la raison. L’expression « le philosopher » désigne un processus ininterrompu de réélaboration critique, alors que LA philosophie renvoie à un corps de doctrine clos et achevé, et donc au final dogmatique, ce qui est le contraire de l’essence même de l’activité philosophique, toujours ouverte et inachevée.

 

La philosophie est-elle une libre interprétation ?

Tout dépend de ce que l’on entend par le mot « interprétation ». Si l’on entend par là « donner du sens » (comme lorsque l’on dit : « j’interprète votre silence comme un signe de colère » c’est-à-dire je lui donne comme sens d’exprimer la colère) alors il faut supposer que la réalité sur laquelle réfléchit le philosophe est double : il y aurait d’un côté le sens manifeste ou « littéral » et de l’autre un sens caché ou « métaphorique » qu’il s’agirait de dégager, et ce travail constituerait précisément l’interprétation philosophique. Cette vision là est très réductrice et pleine de présupposés. Comme le montre Nietzsche, faire de la philosophie un art de l’interprétation, c’est en faire un art du soupçon puisqu’on soupçonne alors que sous le sens apparent à travers lequel s’offre le monde, il y aurait un sens caché que le philosophe aurait à découvrir… Ce présupposé est très discutable, ou plutôt il n’est qu’une certaine manière de décrive le travail de réflexion philosophique. La violence de l’histoire ne révèle aucun sens caché, par exemple, et nous met au contraire sous les yeux un principe, bien clair et apparent, à savoir la force des passions humaines et leur prégnance pour guider l’action humaine. Désir, jalousie, soif de pouvoir, individualisme, égoïsme sont bien plus forts que les conduites dictées par la raison pour expliquer le cours de l’histoire. Et ce n’est pas là faire un travail d’interprétation que de le rappeler. L’interprétation commence quand on suppose, derrière ces conduites apparentes, un dessein caché de la nature ou un progrès caché du droit, comme le fit, au XIXe siècle, le philosophe allemand Hegel. Mais toute philosophie n’envisage pas cette duplicité du réel et il est incorrect de dire que philosopher c’est nécessairement interpréter. Une grande philosophie transforme souvent en problème ce qui paraissait aller de soi pour tout un chacun, à un moment donné. C’est là moins un travail d’interprétation qu’une mise en lumière, une révélation.

 

La philosophie apprend-elle à accepter la mort ?

La réponse à cette question dépend bien évidemment de ce qu’on met derrière le mot « mort ». Pour certains, il s’agit d’un mystère absolu, ou d’un pur néant, quand d’autres la pensent comme un simple passage vers une forme d’existence supérieure, à la manière du discours tenu par les religions révélées. Si l’on privilégie la représentation la plus angoissante, celle où la mort est envisagée comme un néant définitif, on se place alors dans le cadre de philosophies qu’on dit tragiques, comme celle de Schopenhauer. L’approche tragique insiste plutôt sur le caractère absurde de l’existence, qui se termine toujours mal, dans la tombe, et non pas sur une acceptation de la mort. Au contraire, elles en soulignent le scandale. En vérité la question posée fait écho à l’affirmation selon laquelle « philosopher c’est apprendre à mourir » qu’on trouve chez Platon et chez Montaigne. Dans le Phédon de Platon, Socrate, qui s’apprête à être exécuté, affirme dans sa cellule : « C’est donc un fait, que les vrais philosophes s’exercent à mourir et qu’ils sont, de tous les hommes, ceux qui ont le moins peur de la mort ». Dans les Essais, au XVIe siècle, Michel de Montaigne intitule le chapitre XIX de son livre I : « Que philosopher c'est apprendre à mourir ». Les deux textes n’ont pas la même portée. Celui de Montaigne, fidèle en cela à l’enseignement épicurien, nous invite à ne plus penser à la mort afin de vivre le présent, tout en acceptant son caractère inéluctable. Le propos de Socrate possède, lui, un soubassement bien plus métaphysique puisque « mourir » n’est que le processus par lequel l’âme se libère (enfin) du corps et peut contempler sans être gêné par lui les vérités éternelles, purement intelligibles. Apprendre à mourir revient, dans ce contexte, à tenter de s’exercer, dès la vie terrestre, à contempler les vérités éternelles, avant la plénitude post-mortem de leur contemplation. On le voit, ce n’est pas la même chose ! Si je devais répondre de manière plus personnelle à cette question, je dirais que la philosophie aimerait bien nous apprendre à mourir, à domestiquer en nous l’angoisse de la mort, mais qu’elle n’y parvient pas. Ni l’Épicurisme ni le Stoïcisme, deux des grands courants antiques qui s’y sont essayés, ne sont convaincants. Le verbe « apprendre » est lui-même si étrange, dans cette formule. On peut tenter d’apprendre à vivre, ou en tout cas à retenir les leçons de la vie pour se forger une sagesse personnelle, mais apprendre à mourir, qu’est-ce que cela veut dire ? Il est vrai que la question posée utilise le verbe « accepter ». Or la mort est inacceptable pour la conscience humaine, dans tous les cas de figure. Au mieux parce qu’elle nous oblige à dire adieu à notre existence présente, avec son histoire, ses joies et ses peines, même si l’on croit en la réincarnation ou au Paradis, au pire parce qu’elle signifie pour nous la disparition totale et définitive de notre monde. La philosophie a plutôt fait de la mort l’impensé de la pensée, ce qui est une autre manière de dire que la mort ne peut être pensée par elle, elle est « inassimilable ». On est loin, là, d’une école d’acceptation…

 

Jésus-Christ était-il philosophe ?

Non, Jésus-Christ n’était pas un philosophe, et je dirais de manière toute personnelle qu’il était bien plus que cela. On sait qu’en fonction des religions, il était considéré par les unes soit comme un prophète, soit comme le Fils de Dieu, soit comme Dieu incarné, Dieu fait homme. Je n’ai évidemment pas de position à tenir, en tant que philosophe, sur le « statut » à accorder à Jésus, et ma réponse se base uniquement sur ses paroles, celles qui ont été rapportées et consignées par les Évangiles. Leur sens et leur effet sur l’esprit sont extraordinairement plus directs et percutants que n’importe quel écrit jamais produit par un philosophe. Ses paroles sont immédiatement comprises par tous, en particulier grâce à l’usage des paraboles qu’il fait. Son discours n’est pas philosophique dans le sens où il ne propose pas une théorie générale du monde ; il est essentiellement éthique et vient annoncer un nouveau royaume, le Royaume de Dieu.

 

Je pense donc je suis, mais puis-je être sans penser ?

Bien sûr, et heureusement ! Tous les objets qui nous entourent, cette table, ce ventilateur que j’ai devant moi sont et ne pensent pas. Les animaux ne pensent pas non plus même s’il me faudrait bien plus d’un paragraphe pour expliquer ce point. En fait la phrase de Descartes ne signifie pas que pour être il faut penser mais que de l’expérience de ma pensée j’en déduis le fait que j’existe.

 

Vous avez publié une tribune suite à la condamnation de l’astrophysicien Alain Riazuelo dans ce que l’on a appelé l’affaire Bogdanov. En quoi, comme vous l’expliquez, cette décision de justice a-t-elle ouvert une boîte de pandore dont les conséquences néfastes ne tarderont pas à se faire sentir ?

Cette petite tribune n’avait d’autre prétention de dire que des querelles concernant la science ne me paraissent pas devoir se régler devant les tribunaux. Alain Riazuelo avait publié sur internet une pré-thèse (un état non achevé de la thèse des Bogdanov), sans leur accord. Ce n’est pas très bien de faire cela et il vaut mieux critiquer un travail achevé et surtout avoir l’accord de son auteur pour le publier. Mais cette affaire a pris des proportions « judiciaires » qui m’ont paru excessives (l’intéressé a été interrogé, gardé à vue). Cette « boîte de Pandore » que j’évoquais est ce risque de voir le recours à l’arbitrage de la justice se multiplier lorsqu’il y aura des polémiques car le fond de l’affaire reste malgré tout les critiques de ce cosmologiste adressées à un travail qu’il juge inexact. Je n’ai aucun moyen de savoir si son diagnostic est bon ou pas, n’étant pas cosmologiste, mais j’estime qu’il doit pouvoir émettre des critiques d’ordre scientifique sans être emmené au poste. C’est tout ce que je voulais dire.

 

Dans cette même tribune, vous citez Aristote qui, au IVe siècle avant Jésus-Christ, déclarait « Il ne suffit pas d’être juste, il faut être prudent » La justice devrait-elle à vos yeux être plus prudente dans ses décisions ?

Attention ! « prudence » ne signifie pas ici « aptitude à prendre moins de risques » ou « action précautionneuse ». Je n’ai pas la prétention de faire la morale aux juges. Le mot « prudence » est la traduction française du grec phronesis qui désigne la capacité à infléchir la rigueur et la généralité de la loi selon le cas considéré. En d’autres termes, c’est un principe à la fois philosophique et juridique, la capacité à distinguer la lettre et l’esprit dans l’application de la loi. Ce principe s’appuie sur le contexte et celui-ci, dans le cas qui nous occupe, était une querelle d’ordre scientifique. Dans la lettre, Riazuelo aurait pu être (et a été) condamné, mais dans l’esprit cette condamnation a fortement choqué beaucoup de cosmologistes. La « prudence » prend en compte cette dimension contextuelle qui permet de contourner la rigueur de la loi pour ne pas commettre d’injustice.

 

Le Bac philo met fin à une seule année d’étude. Cette matière devrait-elle selon vous être au programme dès le début du lycée ?

Oui, bien sûr mais il faut voir comment opérer une initiation avant la terminale. Je crois que cela se fait déjà dans certaines académies et c’est une bonne chose pour familiariser les élèves à un mode de questionnement qu’ils pourront mieux développer lors de leur dernière année de lycée.

 

« Le langage n'est-il qu'un outil ? », « La science se limite-t-elle à constater les faits ? » que vous inspirent ces sujets du baccalauréat 2013 ?

Ils m’inspirent les idées suivantes : sujet très classique pour le premier, difficile mais plein de possibilités d’investigation pour le second. Dans les deux cas, une culture minimale s’impose, sur ce qu’est le langage et sur la manière dont la science travaille, pour ne pas parler dans le vide. Pour ma part j’aurais choisi le second sujet !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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