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Entretien avec Hypno5e, la mort vous va si bien

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« La mort est un joueur qui triche, mais qui gagne à chaque fois alors autant profiter des cartes que l’on a en main ! »

 


La vie est un voyage pas une destination. Cet adage, les Montpelliérains d’Hypno5e l’ont suivi à la lettre et à la note. Si, de prime abord, s’octroyer les propos de Camus, Cocteau ou Brecht au cœur d’un univers musical où les riffs hargneux s’accouplent aux harmonies arpégées pouvait s’avérer chose risquée, voire pompeuse, le quartet nous livre avec Acid Mist Tomorrow une expérience unique en forme de jouissance auditive ET cérébrale. Chapitre deux (après Des Deux l’Une Est L’autre) d’un film imaginaire ayant pour thématique la mort, ce nouveau volet hypnotique a la particularité d’engendrer une réflexion, un questionnement sur le pourquoi de nos vies, aussi furtives soient-elles. Écouter un seul morceau de cette brume acide serait un crime de lèse-majesté tant l’œuvre est une unité cohérente de la première à la dernière note. À l’heure où la musique Kleenex pollue les ondes, on ne peut que se réjouir d’une telle démarche artistique. Quelques heures avant leur concert en première partie de Gojira au Bataclan de Paris, Emmanuel, Thibault, Cédric (alias Gredin) et Jonathan nous ont ouvert les portes de leur univers. Fermez les yeux et laissez-vous hypnotiser !
 
Avec Acid Mist Tomorrow, on peut définitivement parler de concept album dont l’axe central est un dialogue avec la mort. Comment ce thème est-il devenu une source d’inspiration ?
Emmanuel : Ce sont avant tout les samples qui ont guidé la construction de l’album. Il y avait également une volonté de poursuivre la ligne narrative que nous avions débutée sur le premier album (Des Deux l’Une Est L’autre) où l’on suivait cette espèce de vie intérieure d’un personnage jusqu’à sa mise à mort personnelle. Avec Acid Mist Tomorrow, nous sommes partis à l’inverse de la mise à mort du personnage en utilisant le sample de Camus pour aller jusqu’à l’obscurité la plus totale.
 
Vos albums sont, en fin de compte, assez proches d’un roman en deux volumes !
Emmanuel : Plus qu’un roman, nous voulions proposer des films imaginaires que l’on puisse écouter. Dans le premier album, nous nous placions au niveau du personnage alors que, pour le second, nous avons un regard un peu distant. On s’est placé au-dessus du personnage afin de l’observer.
 
Cette thématique de la mort que l’on retrouve dans vos deux albums est-elle un moyen d’extérioriser une phobie ou d’aborder un thème philosophique qui vous est cher ?
Emmanuel : Même si la mort est intrinsèquement présente dans tous les morceaux, elle est la résultante de notre manière de composer qui s’avère très charnelle et passionnelle. Elle est également une thématique qui nous permet d’aborder nombre d’autres sujets pour engendrer une réflexion sur la vie et les différents éléments qui nous entourent. Plus que la mort elle-même, l’album se veut une sorte d’expérience musicale post mortem puisque le personnage central passe de vie à trépas dès le début, les morceaux abordent plus l’après que la mort en tant que fin de la vie. Nous avons donc tenté d’imaginer ce qu’il pouvait y avoir de l’autre côté !
Gredin : La mort n’est pas une fin, mais la révélation DU secret. On se souvient de notre vie, mais pas de la mort. Je suis pourtant persuadé que lorsque l’on franchit la barrière, on se souvient de toutes ses vies, devenant par là même plus conscient du total comme de l’unité de chaque chose. Selon moi, la vie est plus une coupure de la mort que l’inverse ! Il faut l’aborder comme une parenthèse.
 
 
On a l’impression que le personnage central de votre album passe d’un état d’extase au néant. Est-ce ainsi que vous vous représentez la mort et peut-on imaginer un troisième album ayant une thématique réellement post-mortem ?
Emmanuel : Non, je pense qu’avec ce second album, la boucle est bouclée concernant cette thématique. Un troisième opus évoquant le post-mortem dans l’optique de l’expliquer toucherait à la spiritualité et je ne crois pas que ce soit notre rôle. Le cheminement du personnage est clos même s’il fait référence à des éléments antérieurs qui, eux, pourront revenir dans un troisième opus, mais disons que concernant la mort, deux volumes ont, je pense, permis d’exprimer ce que nous avions au fond de nous.
 
 
Stendhal disait : « Puisque la mort est inévitable, oublions-la. » Ne pensez-vous pas justement qu’à trop fermer les yeux sur notre inéluctable fin, l’être humain en oublie de vivre ?
Gredin : On n’a qu’une vie, qu’une chance alors il faudrait l’appréhender comme si on allait mourir demain et, effectivement, l’être humain a une fâcheuse tendance à occulter cela de son quotidien et à se réveiller lorsque, hélas, il est trop tard !
Emmanuel : Être artiste, créer, est un moyen de lutter contre cette fatalité qu’est la mort. Écrire, peindre, composer… C’est repousser l’inéluctable et laisser une trace même après la mort. Je pense que consciemment ou pas, tout artiste a cette volonté au fond de lui. L’art s’assure par là même une victoire sur le temps.
 
 
« Nous sommes tous dans un train qui se dirige vers la mort », cette phrase de Cocteau qui figure dans l’un des morceaux de votre premier album correspond-elle à votre manière d’aborder la vie et chacun a-t-il les moyens de modifier cette ligne de chemin de fer ?
Emmanuel : C’est vrai que tout mis bout à bout, on paraît très morbide non ! (rires) ça fait un peu veillée funèbre tout ça ! Nous pensons que la création est un moyen de faire que cette ligne de chemin de fer ne soit pas linéaire. Pour nous, la musique, l’écriture, les voyages sont des exutoires qui ont une importance capitale pour ralentir la cadence du train qui nous emmène jusqu’au terminus commun à tout être humain. Après, à chacun de savoir ce qui lui correspond le mieux pour s’extraire du train et ne pas être un spectateur passif de sa propre existence.
Gredin : La mort est un joueur qui triche, mais qui gagne à chaque fois alors autant profiter des cartes que l’on a en main !
 
 
La philosophie désigne une activité intellectuelle, un questionnement et une réflexion sur le monde et l’existence humaine. Peut-on donc dire qu’Acid Mist Tomorrow est un album philosophique ?
Emmanuel : L’album, par la force des choses, fait se poser des questions sans pour autant apporter des réponses. Interpeller l’auditeur, instaurer une réflexion oui, mais avoir la prétention de répondre à une thématique aussi complexe que la mort aurait été pompeux. Nous avons intégré beaucoup d’éléments dans cet album, tout en gardant une sorte de flou afin que chaque personne ait son propre ressenti en fonction de sa vie, de ses expériences, de ses croyances…
Gredin : C’est à chacun d’utiliser son esprit pour construire ses propres images et son raisonnement en utilisant ce que nous offrons musicalement. L’affirmation ne nous intéresse pas, seul le questionnement fait avancer les choses. C’est d’ailleurs le propre de l’art.
 
Pour vous, musique, cinéma et littérature sont-ils des arts intimement liés ?
Gredin : Avec les moyens technologiques dont on dispose actuellement, je crois que l’on peut mettre tous les arts sur la scène. J’ai du mal, par exemple, à nous imaginer faire un concert uniquement basé sur la musique. Les images sont un plus qui vient s’ajouter pour donner aux notes une dimension supplémentaire. Toutes les formes d’art se combinent pour, finalement, ne former qu’une grande entité.
 
Par de nombreux aspects Acid Mist Tomorrow pourrait être la B.O. d’un film imaginaire issu de vos esprits. Composer sur des images précises, un long-métrage par exemple, serait-il un exercice qui vous plairait ?
Emmanuel : Oui bien sûr, composer pour un film serait un exercice passionnant. Lorsque nous écrivons un album, nous avons toujours en tête la volonté de créer un film qui s’écoute les yeux fermés. Utiliser des images sur scène, des samples pour appuyer le message véhiculé par les compositions a toujours été notre volonté dès la formation du groupe. À moyen terme, nous aimerions créer une véritable unité scénique avec des décors, des images…
Gredin : C’était l’idée de base d’Hypno5e de réaliser des B.O. de films imaginaires, d’où le nom pour lequel nous avons opté.

 
Dans cet album comme dans le précédent (Des Deux L’une Est L’autre) les inspirations cinématographiques et littéraires sont fortement marquées. L’auditeur louvoie ainsi entre Camus, Cocteau, Brecht… Comment s’est opéré le choix des citations choisies et sont-elles venues se poser sur les morceaux une fois les compositions réalisées ou en étaient-elles le point de départ ?
Thibault : Nous partons d’une thématique précise et les samples nous permettent de trouver la structure même du morceau. Ce sont des impulsions. Le point de départ est presque à chaque fois la musique, le reste, textes, samples, venant s’intégrer naturellement.
Emmanuel : Nous possédons une base de données avec des milliers de samples, de citations qui nous parlent puis, en fonction de la sonorité des mots et du sens intrinsèque de la citation, nous puisons pour que cela colle à la musique et au message que nous souhaitons véhiculer. Parfois, il nous arrive même, comme ce fut le cas pour le premier album, de couper des mots de-ci de-là afin d’engendrer des phrases qui nous parlaient et qui, pourtant, n’avaient ont jamais été prononcées comme celle de Breton par exemple.
 
 
Vous semblez très influencés par le début du XXe siècle, une période artistique empreinte d’une envie de raser toute présence du passé. C’est aussi ce qui caractérise votre musique qui brille par son côté novateur. Éviter d’entrer dans des cases était une chose volontaire de votre part ?
Gredin : Au-delà d’une volonté consciente de vouloir faire table rase du passé, je ne vois pas l’intérêt de faire quelque chose qui soit le calque de ce qui existe déjà. Nous avons, je pense, quelque chose de différent à exprimer par le biais de notre musique donc autant que faire se peut, essayons d’avoir notre propre identité. Le copier/coller n’est franchement pas une chose épanouissante et, surtout, elle ne correspond en rien à nos personnalités.
Emmanuel : On ne peut pas pour autant faire table rase du passé car, que tu le veuilles ou non, ce que tu as écouté, vu, lu va forcément t’inspirer et ressortir d’une manière ou d’une autre. Après, il faut combiner ses propres sources d’inspiration pour tenter d’engendrer de la nouveauté sans recycler le passé.
 
 
Même si aujourd’hui vous faites la première partie de Gojira, on peut difficilement dire que vous êtes un groupe de métal. D’ailleurs, les passages acoustiques sont très nombreux sur cet album et parfois assez proches d’une véritable inspiration classique. La « grande musique » fait-elle partie de vos racines musicales ?
Emmanuel : Nous n’écoutons que très peu de métal, mais ce que l’on aime dans ce style c’est qu’il regroupe tout un panel très large de styles musicaux. Du plus sombre au plus hardcore en passant par la mélancolie ou l’extrême violence.
Gredin : C’est également un style qui permet de véritablement partager une émotion avec le public sur scène. À chaque concert, il s’instaure un véritable échange et, si au début nous étions quelque peu introvertis en live, nous tentons aujourd’hui de réellement communiquer avec les spectateurs afin qu’une synergie s’opère que ce soit avec ceux qui chantent les paroles des morceaux ou ceux qui ferment les yeux et qui voyagent par l’esprit.
 
Votre musique est sombre. Est-ce le reflet de votre pensée face au monde qui nous entoure ?
Emmanuel : Notre musique est à la fois pessimiste et sombre, mais également pleine d’humanité. On garde quand même une foi profonde en l’homme, bien que la période actuelle ne soit effectivement pas propice à l’optimisme. Le personnage central de nos albums est un individu, mais il représente l’espèce humaine et non une seule entité. Selon moi, le changement ne se fera pas par la masse, mais par une modification de chaque individu qui, à son niveau, fera bouger les choses vers quelque chose d’autre. Imaginer que tout le monde va se soulever du jour au lendemain pour changer le monde est une utopie qui était valable il y a plusieurs siècles, mais qui est devenue une chose impensable aujourd’hui.
 
Alors, le changement, c’est maintenant…
Gredin : On ne peut pas changer le monde, mais on peut se changer soi !
 
 
Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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