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Entretien avec Steve Von Till de Neurosis

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Entretien avec Steve Von Till de Neurosis

« C’est ainsi que va la vie… Tu évolues ou bien tu meurs ! »


En plus de vingt-cinq années de carrière et dix albums studio, Neurosis s’est forgé une réputation de référence musicale incontestée dans le monde du post-metal. Mêlant avec justesse atmosphères très sombres, voix caverneuses et inspiration louvoyant entre doom et indus, le groupe made in Oakland renouvelle sans cesse un style qu’il a lui-même initié. Car si Neurosis dénote par ses compositions marathon et une noirceur qui impose à ses auditeurs une écoute sous antidépresseurs, c’est également le son unique généré par le combo californien qui en fait un groupe définitivement à part. Steve Von Till, pilier de Neurosis, nous emmène faire un petit tour du côté obscur.


Cela fait plus de vingt-cinq ans maintenant que vous êtes membre de Neurosis. En regardant derrière vous, en quoi ce groupe vous a-t-il bâti en tant qu’homme ?
Tout d’abord, il m’est impossible d’imaginer mon existence autrement, en dehors de Neurosis. J’ai passé toute ma vie d’adulte au sein de ce groupe, chaque jour me construisant un peu plus. Cette formation m’a permis, au-delà de tout, de connaître cette fraternité qui unit tous les membres du groupe. Depuis le départ, nous sommes tous dans une même quête de recherche sonore qui nous a conduits à ce que Neurosis est aujourd’hui, un groupe à part avec un sonet une ambiance reconnaissables dès la première écoute.


Il est rare que des groupes aient une telle longévité. N’est-ce pas trop réducteur et pesant, malgré votre projet solo, de faire partie du même groupe depuis tant d’années ?
Notre inspiration, l’émotion que nous véhiculons dans cette exploration du son qui est la nôtre reste intacte après toutes ces années. Je pense que si nous avions l’impression de stagner, d’être au bout de notre quête, la question ne se poserait pas et nous aurions arrêté l’aventure. Le projet solo est également une autre fenêtre vers l’extérieur, la possibilité de générer d’autres émotions, de libérer des sentiments différents.


Neurosis possède un univers unique qui dépasse le simple cadre musical. Même si, au fil des années, vous avez développé ce style si particulier, quels étaient les groupes qui vous ont influencés à vos débuts ?
Lorsque nous avons débuté l’aventure Neurosis, nous n’étions encore que des adolescents et n’avions donc aucune idée de la direction que nous souhaitions prendre, musicalement parlant. Par contre, le travail sur la sonorité que nous désirions était déjà un point crucial et commun. Nous voulions dégager quelque chose de très lourd, d’émouvant et psychédélique, une combinaison de tout ce que nous aimions dans le but d’engendrer quelque chose de réellement nouveau. La plupart de nos groupes de référence avaient eux aussi un caractère unique dans le sens où ils ne ressemblaient à rien de ce qui avait pu voir le jour auparavant. Black Sabbath, par exemple, qui sortait de nulle part avec le son de guitare le plus lourd, le plus noir et le plus méchant jamais produit. Le côté psychédélique de Pink Floyd a également été une grande source d’inspiration. Joy Division ou Black Flag font bien sûr aussi parti de nos références. Tous ces groupes avaient trouvé une voix nouvelle d’expression, un son et une atmosphère identifiables à l’écoute d’une simple note, et c’est ce vers quoi nous tendions nous aussi. Pur, émouvant et lourd, voilà le son que nous désirions… Un Graal que nous avons fini par maîtriser !

Il est d’ailleurs frappant de noter une vraie cassure tant au niveau du son que de l’inspiration entre les deux premiers albums de Neurosis et la période qui débute avec l’album « Souls At Zero » ! Comment expliquer ce virage brutal ?
Nous savions que nous souhaitions découvrir un nouvel univers, mais rien n’a vraiment été prédéfini à l’avance. « Souls At Zero » était plus abouti, plus réfléchi que nos deux premiers albums que nous pouvons comparer à des œuvres de jeunesse où nous nous cherchions encore. En musique comme dans la vie, il faut du temps pour se connaître, savoir ce que l’on veut vraiment, ce à quoi on aspire. Il nous a donc fallu deux albums pour enfin libérer l’émotion que nous avions tous en commun. Nous avions en tête des textures, des sonorités qui n’étaient pas liées à la guitare et cela, il a fallu également l’assimiler. Nous avons donc décidé d’agrémenter notre groupe d’un clavier et de samples, d’où une mutation, une transformation sonore indéniable. Nous avons ouvert de nouvelles portes et enfin réussi à générer ce son si particulier qui, auparavant, ne résonnait que dans nos têtes !


Cette évolution musicale, c’est aussi celle de votre évolution personnelle en tant qu’homme d’année en année !
La seule constance de notre groupe est, je pense, une évolution notable au fil des albums. La vie et la musique étant chez nous intimement liées, si tu stagnes en temps qu’humain ou dans la musique que tu composes, alors tu régresses. Si tes compositions restent identiques et que tu te cantonnes à la même recette, alors l’émotion s’évapore et le message que tu tentes de transmettre perd toute sa puissance intrinsèque. Il est inconfortable de changer, de se remettre en question, de repousser sans cesse ses propres limites, de tirer un trait sur l’avant pour se renouveler, mais c’est ainsi que va la vie… Tu évolues ou bien tu meurs !


Vos morceaux sont souvent très longs avec de nombreux changements rythmiques et des atmosphères très différentes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette phase de composition ?
Je peux simplement te dire que la composition ne débute jamais avec un texte. Pour le reste, nous n’avons vraiment aucune méthode de travail préétablie. Cela varie en fonction du morceau, du moment où nous trouvons une idée, du fait que nous soyons seuls ou ensemble. Il y a une tonne de paramètres qui font qu’aucun morceau ne naît de manière identique. Un rythme, un riff de guitare, une émotion, une atmosphère particulière, une image… Tous ces éléments sont des sources d’inspiration qui, parfois, engendrent un morceau.


Et vous enregistrez vos albums dans un environnement live ?
Oui, toujours ! Lorsque nous arrivons en studio, tous nos morceaux sont déjà prêts et nous savons au préalable les arrangements que nous souhaitons y apporter ! Nous aimons enregistrer les versions définitives en un seul jour afin d’éviter une perte de temps et d’énergie. La base de tout est notre son, et nous avons passé des années à affiner les réglages pour que nos guitares sonnent exactement de la manière dont nous le voulions. Steve Albini (légendaire producteur et musicien qui s’est entre autre occupé des albums de Nirvana, des Pixies, de PJ Harvey, ou du duo Zeppelinien Page/Plant) a juste à placer les micros au bon endroit devant les instruments et hop, c’est parti ! Au départ, pour trouver le son « parfait », celui qui trottait dans nos têtes, nous avons utilisé des tonnes de pédales, fait des tas d’essais infructueux. En fait, au final, on s’est aperçu que c’était notre façon de jouer, d’attaquer les cordes de la guitare qui parvenait à générer ce son si particulier qui fait la marque de fabrique de Neurosis.


Vous déclariez dans une interview que Neurosis était une musique du cœur et de l’âme, et non une musique cérébrale. Cela peut paraître quelque peu étrange, sachant que l’écoute de vos albums ne laisse pas l’esprit indifférent, loin de là !
Il convient de faire la différence entre une expérience cérébrale et une expérience de l’esprit. Lorsque l’on parle de musique cérébrale, cela me fait toujours penser à des artistes qui calculent ce qu’ils font en souhaitant sciemment entraîner telle ou telle réaction chez l’auditeur. Je peux moi aussi utiliser des gammes très complexes sur le manche de ma guitare, mais cela n’est jamais prémédité. Cela provient de mon for intérieur et cela n’est en aucun cas une chose calculée. La musique est de l’intuition pour nous. Jamais nous ne nous posons en nous disant : « Oh nous devrions faire ceci ou cela… », car lorsque les choses sont trop réfléchies, trop préétablies, alors tu perds forcément le feeling et l’âme même de la composition. La musique doit être de la vraie émotion, un truc qui te prend aux tripes sans que tu en comprennes la raison. Et aucun calcul savant, quel qu’il soit, ne peut te donner la recette magique pour produire cet effet !


Les images que vous diffusiez durant vos concerts sur un écran derrière la scène faisaient partie intégrante de votre musique. Pourquoi avoir décidé de mettre fin à ce procédé ?
En novembre dernier, après dix ans, nous avons en effet décidé d’arrêter la projection d’images pendant nos concerts. Lorsque nous avons débuté, l’idée générale était de projeter en fond des images qui suscitaient l’émotion du public pour instaurer ainsi une interaction entre la musique, le côté visuel du concert et le public. Nous voulions ouvrir une partie du cœur et de l’esprit des spectateurs, souvent fermés face à la seule musique. Utiliser peu de lumière et un support visuel était également l’opportunité de nous approprier les salles dans lesquelles nous jouions en les transformant en un prolongement de notre univers, ce qui les éloignait de l’image du club où tu avais vu jouer un autre groupe la semaine précédente. Au départ, nous utilisions beaucoup d’images captées çà et là dans des films d’art et d’essai. En 2000, nous avons changé et nous nous sommes plus tournés vers la vidéo. Cela a apporté un aspect plus professionnel et une sorte de cohérence par rapport aux morceaux. Le problème est qu’aujourd’hui, le monde est en pleine mutation et les images sont partout, de ton ordinateur à ton portable en passant par la rue elle-même. Les gens discutent aujourd’hui tout en regardant une vidéo sur Youtube et personne n’y peut rien. Attention, ceci n’est pas un message politique quelconque puisque nous aussi, nous le faisons, mais c’est un constat de fait ! Au début des années 1990, le multimédia revêtait un aspect artistique qui a hélas, à mon sens, complètement disparu aujourd’hui. Nous avons donc pensé qu’il était préférable de laisser parler la musique et seulement la musique.


Sur la pochette de l’album « Given to the rising », vous citez cette phrase de Jack London : « La fonction d’un homme est de vivre et non d’exister. Je ne dois pas perdre mon temps à tenter de prolonger ma vie, mais utiliser le temps qui m’est donné à bon escient ! » Pensez-vous que l’humanité devrait un peu plus se référer à cette phrase de l’auteur américain ?
Tout dépend d’où tu te situes en fait. À mon sens la douleur est la chose qui te fait te sentir vivant. C’est triste à dire, mais c’est ainsi. Je ne pense pas que le nabab imbibé de dollars au milieu de sa piscine se sente réellement vivant car il ne mène aucun combat pour son existence. Dans le monde industrialisé, celui des médias, de l’image, de la télévision, de la consommation extrême… Plus personne n’a conscience de ce que la vie signifie réellement. Les gens se laissent porter par une société qui a posé les jalons de leur existence. Mais il reste des cultures, des peuples, tout autour du monde pour qui chaque jour est une survie. Lorsque tu dois te battre au quotidien pour nourrir ta famille, tu n’as forcément pas la même approche de la vie que celui dont le frigo déborde de nourriture à longueur d’année. Il y a donc ceux qui vivent et ceux qui existent et cela fait une sacrée différence !


Il y a beaucoup de rage, de colère dans la plupart de vos morceaux. Croyez-vous que la colère puisse être utile, une sorte de don comme le disait Rage Against The Machine dans son morceau « Freedom » ?
Tout dépend de la manière dont tu te sers de cette colère. Je pense que, dans notre musique, la colère est utilisée à bon escient pour engendrer des morceaux, des atmosphères qui génèrent chez l’auditeur une émotion, une réaction pour en faire, en fin de compte, quelque chose de positif. Si tu laisses la colère s’immiscer en toi sans aucun exutoire, alors elle coule dans tes veines comme un poison, un cancer qui te détruit peu à peu. Notre musique nous permet d’évacuer cette colère, de la partager et donc de la gérer.

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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