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Entretien avec Philippe Croizon, l’incroyable traversée

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« C’est en ayant un discours positif que l’on fait évoluer la vision du handicap. »

 

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En 1994, à 26 ans, Philippe Croizon est touché par une ligne électrique à haute tension alors qu’il travaille sur le toit de sa maison. Lorsqu’il se réveille dans sa chambre d’hôpital, l’homme constate avec effroi qu’il a été amputé des deux bras et des deux jambes. Décidé à braver le sort, Philippe Croizon se lance un pari fou : celui de traverser la Manche. Quatorze ans après son terrible accident, le 18 septembre 2010, cet ancien « sportif canapé », comme il se définit, s’élance de Folkestone et rejoint le Cap Gris Net en 13 heures et 26 minutes. Un exploit hors du commun qui émeut l’opinion publique et met en lumière le thème du handicap, trop souvent passé sous silence par notre société. Aujourd’hui, Philippe Croizon, accompagné de son complice Arnaud Chassery, s’est lancé un nouveau défi toujours plus incroyable, celui de relier les cinq continents à la nage. Revue de détails à quelques jours du départ !

 

 

En mars 1994, lorsque vous prenez conscience de votre état à votre réveil à l’hôpital, vous dites-vous que la mort eut été un sort plus doux ?

Tout à fait ! Lorsque mon cerveau a pris conscience de mon état physique, j’ai demandé pardon à la mort et je l’ai implorée de ne pas me laisser ainsi. Dans mon esprit, il était impossible de vivre sans jambes ni bras. Je ne voyais pas le rôle que je pourrais avoir auprès de ma famille, ou même dans la société en général. Pendant plus d’un mois, je me suis laissé aller en espérant que la mort viendrait me chercher. Tous les membres de ma famille et les psychiatres de l’hôpital tentaient de me redonner goût à la vie, mais en vain. Alors que les proches comme le corps médical commençaient à désespérer, un oncle de mon ex-femme a tenté sa chance en venant me rendre visite. Il m’a simplement dit : « Tu as deux enfants dont un qui vient de naître et je crois qu’ils ont besoin de leur père ! » Cela a agi sur moi comme un déclic et, à partir de ce moment, j’ai décidé de me battre pour remonter la pente. Je ne pouvais abandonner ma famille comme ça ! Dès que je suis arrivé en centre de rééducation, les médecins m’ont dit qu’il y avait de grandes chances pour que mon fils marche avant moi. C’est une idée que je ne pouvais accepter. Deux mois après, j’étais debout !

 

 

C’est sur votre lit d’hôpital que naît l’idée – qui peut paraître folle – de traverser la manche à la nage. Était-ce un moyen de repartir de l’avant en vous lançant un défi ?

J’étais sur mon lit d’hôpital lorsque j’ai vu à la télévision les images d’une femme qui avait réussi à traverser la Manche. À ce moment est née dans mon esprit cette petite phrase : « Et pourquoi pas moi un jour ? » Lorsque j’ai commencé à parler de cette idée, bien évidemment, personne ne voulait y croire. Un type sans jambes, ni bras qui avant son accident, était le parfait sportif de canapé engueulant les joueurs de foot devant son écran, n’avait sur le papier aucune chance de réussir un tel exploit. Il a d’ailleurs fallu 14 années pour que le miracle se réalise. À vrai dire, lorsque j’ai émis cette idée, je n’avais même pas conscience que 34 km devaient être parcourus pour traverser la Manche et que seuls 10 % des valides tentants ce défi y parvenaient.

Il a tout d’abord fallu un entraînement intense sous la houlette d’un préparateur physique afin de transformer ma graisse en muscle, et je peux vous assurer que cela a été une torture. Pour ce qui est du travail aquatique, au départ les prothèses pour mes jambes pesaient 3 kilos alors qu’aujourd’hui, elles ne font plus que 700 grammes. Les débuts ont été une véritable catastrophe. J’étais très vite essoufflé et je nageais vraiment « comme un fer a repasser », comme le dit l’expression. Les progrès sont venus petit à petit mais, au bout de six mois d’entraînement, je ne parvenais toujours pas à dépasser les trois heures de nage. Malgré toute sa bonne volonté, mon coach voulait arrêter. C’était juste avant les vacances d’été et je lui ai demandé un sursis pour faire le point à la rentrée. En vacances, avec de nouvelles prothèses, je me suis entraîné tous les jours comme un fou. Au mois de septembre, je dépassais les trois heures fatidiques et mon coach a dit ok. Nous avons donc poursuivi l’aventure jusqu’au bout !

 

 

A-t-il été difficile d’affronter le regard des gens après votre sortie de l’hôpital ?

Bien sûr qu’au départ, les regards des gens qui se posaient sur moi ont été difficiles à vivre. Mais pour avancer, il faut affronter ces regards et en faire abstraction. C’est humain de regarder la différence ! Les personnes jettent alors sur vous des yeux qui peuvent être emplis de curiosité, de tristesse, de compassion… Le fait que je n’ai plus aujourd’hui ni bras, ni jambes n’a pas changé ce que je suis au fond de moi. Lorsque je me présente, je commence toujours par dire : « Je m’appelle Philippe » et après, j’explique que je suis effectivement en situation de handicap.

 

La société, par le biais de l’état, a-t-elle de gros efforts à fournir concernant l’intégration des personnes handicapées ?

Y’a plus que du boulot. Aujourd’hui, c’est du grand n’importe quoi ! Par le biais d’une association, nous avons envoyé dix propositions aux différents candidats à la présidentielle afin qu’ils prennent en compte les besoins des personnes handicapées. J’espère seulement que le nouveau président nous entendra. Aujourd’hui, il faut savoir que l’on dit à un enfant que le système éducatif français ne pourra l’emmener sur le chemin des études simplement parce qu’il n’y a pas assez d’AVS (auxiliaire de vie scolaire). Comme les AVS dépendent dans un imbroglio administratif de l’Éducation nationale et des collectivités locales, tout le monde se renvoie la balle. Résultat, rien ne bouge pour tous ces mômes que l’on laisse sur le bord de la route. Après cela, on explique aux entreprises que l’on va les sanctionner si elles n’engagent pas un certain pourcentage de personnes handicapées alors que pas un centime n’est mis dans la formation de ces personnes. Pour les entreprises, le problème n’est pas d’embaucher une personne handicapée, mais d’embaucher une personne handicapée compétente, donc ayant reçu une formation ou un cursus scolaire normal. Afin d’éviter de payer des amendes, ces entreprises emploient donc le quota nécessaire de personnes handicapées qu’elles laissent à ne rien faire dans des bureaux ou qui sont chargées des photocopies. C’est une situation désolante alors que le pays des droits de l’homme devrait être une vitrine pour le monde entier.

C’est la même chose concernant l’aménagement de nos villes. Dans les pays nordiques, qui ont une énorme avance dans ce domaine comparé à l’Hexagone, une personne handicapée ne se demande pas comment elle va pouvoir se rendre à la banque ou aller faire ses courses. Elle sait qu’elle le peut alors que chez nous, c’est un véritable parcours du combattant.

 

Votre entraînement pour préparer ce nouveau défi que vous vous êtes lancé de relier les cinq continents a-t-il été différent, sachant que vous alliez rencontrer des eaux très chaudes comme des eaux très froides ?

Effectivement, nous avons suivi un entraînement spécifique pour ce challenge afin de nous préparer au mieux aux différents types de mer que nous allions rencontrer. Pour cela, nous sommes allés nous perfectionner auprès des nageurs de combat et des plongeurs démineurs de Toulon. Avec Arnaud Chassery qui va m’accompagner tout au long de ces traversées, nous avions par exemple prévu de nager rapidement dans les eaux froides afin de nous réchauffer. Comme nous l’ont expliqué les nageurs de Toulon, cette idée reçue est totalement fausse et ne pouvait nous conduire qu’à un épuisement rapide. Grâce à eux, nous avons donc revu notre stratégie.

 

 

Le fait de faire cette traversée de plusieurs étapes en binôme va-t-il modifier la donne, sachant que vous allez être obligé d’adapter votre rythme de nage l’un par rapport à l’autre ?

Je vais garder mon rythme et ce sera à Arnaud de s’adapter. Il nagera donc en écartant un peu plus les bras afin de ralentir. Cette synchronisation a pris pas mal de temps lors de nos entraînements. Dans cet exploit sportif, ce qui va être compliqué, c’est le peu de temps de récupération que l’on va s’octroyer entre les différents voyages. Normalement, après une nage de 20/25 kilomètres, il faut un mois de récupération avant de pouvoir renouveler un tel effort afin que le corps récupère. Nous n’aurons que quinze jours entre nos différentes traversées. Nous risquons donc d’arriver dans le Détroit de Béring particulièrement fatigués.

 

 

La médiatisation dont vous avez bénéficié va-t-elle, selon vous, aider les personnes valides à porter un autre regard sur le handicap ?

J’ai eu beaucoup de témoignages dans ce sens. Mon action, mes challenges, c’est avant tout du partage. Lorsque je donne des conférences, c’est également pour montrer une autre image du handicap. Nombreuses sont les personnes handicapées qui veulent bouger, s’intégrer. Il est donc primordial de le dire afin de ne pas se focaliser uniquement sur la misère. D’où ma joie quand au succès d’Intouchables par exemple ! C’est à mon avis en ayant un discours positif que l’on fait évoluer la vision du handicap.

 

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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