HISTOIRE

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Entretien avec Michel Balard, historien spécialiste des croisades

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« Dire que les croisades sont une guerre titanesque entre la croix et le croissant est faux ! »

 

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Difficile d’évoquer les croisades sans rouvrir une plaie à peine cicatrisée entre l’Orient et l’Occident. Suite à l’appel lancé par le pape Urbain II en 1095, les croisés vont profiter d’un Islam divisé pour partir à la conquête de Jérusalem, la ville sainte. Deux siècles et huit croisades plus tard, cette guerre religieuse a certes déplacé le « centre du monde » vers l’Ouest, mais la cassure opérée entre les différentes religions, elle, reste encore palpable aujourd’hui, comme l’atteste la situation géopolitique. Michel Balard, historien spécialiste des croisades et professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous entraîne au sortir de l’an mille afin de mieux comprendre deux cents ans d’histoire qui ont bouleversé le monde en profondeur.

 

 

Si les croisades évoquent une période lointaine de l’histoire, ont-elles une résonance avec notre époque ?

Les croisades ont effectivement une résonance aujourd’hui, surtout dans le monde musulman qui y voit les antécédents de l’impérialisme colonial. Les juifs d’Israël sont donc à leurs yeux les descendants des Occidentaux en expansion, ce qui explique les relations conflictuelles actuelles entre les deux peuples. Les croisades sont, encore de nos jours, un thème extrêmement sensible dans le monde musulman, un thème d’ailleurs envisagé de manière instinctive, sans raisonnement critique vis-à-vis de ces événements vieux de près de mille ans.

 

Au-delà d’une guerre à répétition menée par la Chrétienté, les croisades sont aussi la rencontre de deux cultures, celle de l’Orient et de l’Occident. Quelles en furent les conséquences ?

Il convient tout d’abord d’apporter beaucoup de nuances sur ce pseudo choc culturel ! Il ne faut pas en effet considérer les croisades comme un affrontement total de la Chrétienté vis-à-vis de l’Islam. À Bagdad par exemple, cette intervention n’a jamais été considérée comme significative. Dire que les croisades sont une guerre titanesque entre la croix et le croissant est faux ! Il est certain que la rencontre entre la chrétienté et le monde musulman a été fructueuse pour la péninsule ibérique et des villes comme Tolède, qui bénéficiaient déjà d’une connaissance aiguë du monde musulman. Aujourd’hui, on pense qu’il y a eu des contacts fructueux dans le cadre de la Syrie Palestine, voir les traductions réalisées par exemple à Antioche et les manuscrits copiés à Acre, tandis que, dans le domaine de l'architecture, on peut relever quelques influences de l'art islamique sur celui des croisés.

 

À cette époque, peut-on dire que la civilisation arabo-musulmane surpassait l’Europe latine tant sur le plan matériel qu’intellectuel ?

Nous sommes effectivement à une époque de tournant dans la balance des forces entre l’Occident chrétien et le monde musulman. Sous les premiers Abbassides [les Abbassides sont une dynastie de califes sunnites arabes qui gouvernèrent le monde musulman de 750 à 1258. Cette dynastie, fondée par Abû al-`Abbâs As-Saffah, arrive au pouvoir à l'issue d'une véritable révolution menée contre les Omeyyades. Quand les Abbassides triomphent des Omeyyades, ils déplacent le pouvoir de la Syrie vers l'Irak en fondant leur nouvelle capitale, Bagdad (762)], le monde musulman était incontestablement plus évolué que ne l’était l’Europe occidentale chrétienne. On assiste à cette époque à un véritable rayonnement de la culture musulmane, des sciences arabes jusqu’aux pratiques culturales comme l’irrigation. Cette haute supériorité a duré jusqu’au XIe siècle. Puis, la scission entre califat et émirats qui deviennent rivaux les uns des autres entraîne un déclin de cette culture. À partir de la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle, l’Europe chrétienne opère un essor significatif.

 

Géographie, mathématiques, astronomie, optique, médecine, chimie… L’Occident a largement puisé dans le savoir oriental. Les croisades ont-elles profondément modifié l’approche de la science en Occident ?

Ce ne sont pas uniquement les croisades qui ont modifié cette approche ! D’autres foyers comme Tolède – la partie musulmane de l’Espagne – ou l’Italie du Sud avaient déjà des contacts étroits avec cette science. Il est néanmoins certain que les traductions réalisées par les Arabes de textes scientifiques ont contribué à transmettre en Occident ce savoir venu de l’Orient.

 

Même si les croisades se soldent par une défaite pour la chrétienté, le « centre du monde » se déplace t-il progressivement vers l’Ouest ?

C’est assez difficile à dire ! À cette époque, la Méditerranée est partagée en trois mondes différents : la chrétienté romaine, l’orthodoxie et le monde musulman. Les croisades apparaissent dans un temps d’équilibre entre ces trois blocs civilisationnels. À partir du XIIIe siècle, on peut en effet noter que l’Europe chrétienne tend à l’emporter sur les deux autres blocs.

 

Alors que la parole de Jésus est celle de l’amour et de la tolérance, comment en vient-on à servir Dieu en prenant les armes ?

C’est un problème assez difficile à résoudre. Le pacifisme hérité des Evangiles n’a duré que quelques siècles puisqu’à partir de saint Augustin, on voit se formuler la théorie de la guerre juste [la doctrine de la guerre juste est un modèle de pensée et un ensemble de règles de conduite morale définissant à quelle condition la guerre est une action moralement acceptable. La doctrine s'intéresse plus particulièrement à la guerre préventive, et la notion de preuve du casus belli n'y a que peu de place] qui va se développer jusqu’à la formulation de guerre sainte prêchée par la papauté qui en fait une quasi-obligation. Il convient néanmoins de préciser que lorsque l’on étudie ces périodes du XIe au XIIe siècle, on se doit d’opérer un effort de compréhension rétrospective dans un monde où la tolérance n’existait pas. C’est là le propre de l’historien !

 

Pour quelles raisons, à la fin du XIe siècle, le pape Urbain II en vient-il à prêcher la croisade ?

Il y a tout d’abord un appel de l’extérieur de la part de l’empereur de Byzance qui a besoin de mercenaires jusque-là recrutés en Europe du Nord ou de l’Ouest. Alexis Ier Comnène va donc adresser un appel à la papauté afin que l’Occident envoie des groupes de mercenaires pour défendre l’empire byzantin [le point faible des Byzantins est l’armée dont les effectifs restent trop faibles et peu expérimentés, à l’exception des mercenaires dont la fiabilité est parfois douteuse. Alexis, qui doit garder des effectifs importants dans les Balkans et sur sa frontière danubienne, a donc besoin de recrues supplémentaires s’il souhaite passer à l’offensive contre les Turcs. Sa politique de rapprochement avec le pape se révèle utile si elle permet d’user de l’influence de celui-ci pour enrôler de nouvelles recrues. D’autant que, par le passé, des seigneurs occidentaux sont déjà venus combattre aux côtés des Byzantins.. C’est ainsi que des plénipotentiaires byzantins sont amenés à prendre la parole lors du concile de Plaisance réuni par Urbain II en mars 1095, peu avant son départ pour la France et Clermont. Nous ignorons le détail de leurs discours, mais ils semblent insister sur les épreuves subies par les chrétiens orientaux et sur la nécessité de s’enrôler sous la bannière impériale afin de chasser les « Infidèles ». Cette intervention marque fortement Urbain II qui invite les chrétiens qui l’écoutent à s’engager par serment à aller secourir l’empire de Constantinople]. Dans la péninsule ibérique a débuté la Reconquista (mot espagnol et portugais,(en français Reconquête) qui correspond à la reconquête des royaumes musulmans de la péninsule ibérique par les souverains chrétiens. Elle commence en 718 et s'achève le 2 janvier 1492, quand Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille, les « Rois catholiques » (Los Reyes Católicos), chassent le dernier souverain musulman de la péninsule, Boabdil de Grenade, achevant l'unification de l'essentiel de l'actuelle Espagne]. Les chevaliers venus au secours des princes des petits Etats chrétiens du nord de la péninsule ibérique ont pu également influencer la décision d’Urbain II. La prédication devait toucher la chevalerie qui, encadrée par les institutions de l’Église, avait du mal à endiguer la violence inhérente à la société aristocratique. L’idée d’une participation de la chevalerie à des combats en dehors de l’Europe était donc bienvenue. Par le biais de prédicateurs et des voyages d’Urbain II, l’idée d’une expédition occidentale pour secourir Jérusalem aux mains des Infidèles et l’empire byzantin menacé a commencé à germer, et les populations se sont levées pour défendre leurs frères chrétiens byzantins, même si, bien entendu, ce n’est pas ce genre de troupes auxquelles s’attendait l’empereur Alexis Ier.

 

L’appel lancé par Urbain II en 1095 va exprimer un changement radical dans la doctrine chrétienne. Quelle va être la réaction des chevaliers qui vont mettre leurs armes au service de l’église romaine ?

Ce n’est pas un changement radical, puisqu’au cours du XIe siècle se développe une chevalerie au service de l’église, les milites Christi (soldats du Christ). L’Église bénissait d’ailleurs à ce titre les armes des chevaliers dans une cérémonie connue sous le nom d’adoubement. Ces chevaliers qui ont envie d’en découdre et à qui l’on promet le salut éternel s’ils meurent en défendant la chrétienté acceptent leur mission avec beaucoup d’enthousiasme, certains allant même jusqu’à hypothéquer leurs domaines avant de partir au combat.

 

L’ordre templier, encore empli de mystère aujourd’hui, voit le jour à l’occasion de ces croisades. Comment des moines se transforment-ils subitement en soldats de Dieu ?

Contrairement à une idée reçue, les templiers ne sont pas des moines soldats, mais des soldats qui ont choisi d’adopter une vie monastique. À l’origine de cet ordre, il faut y voir des chevaliers se mettant à disposition pour protéger des pèlerins qui faisaient route vers Jérusalem. Le développement de l’ordre templier a été rapide, d’une part parce que le petit groupe de départ a effectué des tournées de prédication et s’est vu remettre un certain nombre de biens, afin de faire face à la mission qu’il s’était donnée ; d’autre part, les templiers sont devenus pleinement reconnus grâce à l’intervention de Saint Bernard qui a justifié l’existence de cet ordre militaire au service des pèlerins.

 

Au-delà de l’aspect purement religieux, faut-il comprendre les bouleversements politiques et économiques qui étaient ceux de ce début de l’an mille afin de comprendre les croisades ?

Certains courants idéologiques interprètent les croisades comme une expansion économique réalisée par des chevaliers en mal de terre et des marchands italiens en manque de marché. Ceci n’est pas du tout justifié, puisque les croisades se déroulent à un moment où l’Occident se trouve en pleine période de défrichement des terres. Ceux qui ont donc besoin de terre pour vivre ont plus intérêt à défricher en Occident qu’à conquérir des déserts de sable en Syrie-Palestine. De même, l’expansion maritime de l’Italie s’opère déjà avant les croisades, puisque des Génois et des Vénitiens ont établi au préalable des relations commerciales avec l’Égypte et la Syrie-Palestine, ceci avant la fin du XIe siècle. Les croisades n’ont donc qu’amplifié un phénomène existant.

 

Quel est le climat politique qui règne en Orient à l’aube de cette première croisade ?

Le succès des croisés de la première croisade n’a été rendu possible qu’en raison du fractionnement de l’empire abbasside. En arrivant en Syrie-Palestine, les croisés n’ont eu affaire qu’à de petites principautés, tenues par des gouverneurs des enfants de famille sultanienne (atabegs)… La division politique du monde musulman a donc favorisé le succès des premières croisades avant que le réveil musulman ne sonne par l’intermédiaire de Saladin à la fin du XIIe siècle [Al-Malik an-Nâsir Salâh ad-Dîn Yûsuf ou Saladin (Tikrit, 1138 ; Damas, 4 mars 1193) est le premier dirigeant de la dynastie ayyoubide, qui a régné en Égypte de 1169 à 1250 et en Syrie de 1174 à 1260. Lui-même dirige l’Égypte de 1169 à 1193, Damas de 1174 à 1193 et Alep de 1183 à 1193. Il est connu pour avoir été le principal adversaire des Francs installés en 1099 et l’artisan de la reconquête de Jérusalem par les musulmans en 1187,]. Puis viendra à la fin du XIIe siècle le Djihad, cette guerre sainte promue à partir de 1250 par la nouvelle puissance mamelouke [les Mamelouks sont les membres d'une milice formée d'esclaves, affranchis et recevant une solde à l'issue de leur formation, au service des sultans d’Égypte puis de l'Empire ottoman.A partir de 1250, ces esclaves-soldats gouvernent l’Égypte].

 

Que représente Jérusalem aux yeux des juifs, musulmans et chrétiens qui cohabitent au sein de la ville sainte ?

Jérusalem est une ville sainte pour les trois religions. Pour les juifs, elle est l’espoir d’une renaissance et le souvenir du temple du roi Salomon, très vif dans la mentalité juive de l’époque. Pour les musulmans, Jérusalem est la troisième ville sainte après La Mecque et Médine. C’est d’ailleurs là que l’on situe le voyage nocturne de Mahomet. Enfin, pour les chrétiens, on considérait Jérusalem comme l’héritage du Christ, puisque c’est là qu’il est né, qu’il a vécu et qu’il est mort et ressuscité.

 

Mourir à Jérusalem est presque mourir au ciel pour ces combattants de Dieu ?

La perspective de fin du monde et d’un retour du Christ sur terre anime la mentalité de l’Occident au cours des XIIe et XIIIe siècles. En conséquence, être présent là où le Christ doit revenir sur terre est un privilège dont les chrétiens souhaitent bénéficier pour obtenir le salut éternel.

 

Les huit croisades vont se dérouler sur quasiment deux siècles d’histoire. Que laisseront derrière eux ces 200 ans de guerre au niveau politique, économique et religieux ?

Du point de vue politico-religieux, le principal fruit des croisades a été d’unir la chrétienté occidentale sous l’égide de la papauté qui en a été l’initiatrice. C’est l’avènement de la théocratie pontificale défaite plus tard par l’intervention de Philippe Le Bel [Philippe IV de France, dit Philippe le Bel ou le roi de fer (Fontainebleau, avril/juin 1268 - Fontainebleau, 29 novembre 1314), fils de Philippe III de France (1245-1285) et de sa première épouse Isabelle d'Aragon. Il fut roi de France de 1285 à 1314, onzième roi de la dynastie des Capétiens directs.]. Au niveau commercial, cela signifie l’ouverture de la Méditerranée au commerce occidental, une ouverture très large puisque les hommes d’affaires italiens se sont établis à Constantinople, prise par les croisés en 1204 et ont pénétré jusqu’en mer Noire. Nous assistons donc à la création par les Italiens d’une sorte de Commonwealth économique s’étendant de Londres et de Bruges au Proche-Orient et à la Chine.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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