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Entretien avec Joe Kals, 1 304 km à bout de bras

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« J’ai été ce que je ne ressens plus depuis trente ans, mes jambes ! »

 

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C’est à la seule force des bras que Joe Kals, paraplégique depuis un accident de moto survenu il y a trente ans, est parvenu à relier les 1 304 km qui séparent Le Havre de la ville de Menton où il réside. Sept mois d’un effort quotidien hors-norme pour tenter de récolter des fonds pour la recherche sur la moelle épinière. Joe se déplace selon la technique dite de « la marche pendulaire », consistant à avancer à l’aide de béquilles, ses jambes harnachées d’orthèses en carbone lui permettant de se tenir debout, et portant l’effort physique uniquement sur la sangle abdominale, soit près de 14 000 contractions quotidiennes… Seul, ne comptant que sur ces anonymes venus le soutenir sur les routes de France, Joe a réussi l’impossible. L’homme nous raconte son chemin de croix !

 

Comment est né le projet de relier Le Havre à Menton à la seule force de vos bras ?

Par expérience, je me suis rendu compte que pour pouvoir donner une valeur à quelque chose, il faut que cela soit exceptionnel. Je voyais là, en ce challenge, la seule manière d’intéresser les médias à moi afin de faire passer un message sur un mode de vie qui est le mien depuis de nombreuses années. Hélas, cela n’a pas été autant le cas que je l’aurais souhaité ! J’ai déjà vécu trente ans paraplégique, à m’entendre dire qu’il y avait une possibilité d’insertion sociale, d’une vie quasi normale en quelque sorte, je voulais mettre l’accent sur le fait que c’était une contre-vérité. L’important est donc de soutenir la recherche sur la moelle épinière, non pour ceux qui, comme moi, sont déjà paraplégiques, mais pour ceux qui vont le devenir et qui, eux, ont une chance de se rétablir par le biais de la médecine. Même si l’on pense que ce genre d’accident n’arrive qu’aux autres, tous les ans, il y a 1 500 nouveaux cas de personnes qui se retrouvent dans cette situation qui bouleverse une vie du jour au lendemain. Lorsque cela vous arrive, vous vous ouvrez non sur une vie, mais sur un mode de survie dont vous n’avez même pas conscience. Le handicap, c’est un corps cassé, cela ne commence pas à un trottoir ou à une marche d’escalier que l’on vous aide à franchir.

 

Quelle a été votre préparation physique et mentale pour accomplir un tel exploit ?

La construction s’est étalée sur cinq ans. Pas de façon continue car j’ai connu de nombreux moments de doute. Pendant vingt-huit ans, j’ai eu des calcifications osseuses douloureuses au niveau des deux hanches et cela me bloquait pour passer le bassin devant, ce qui est capital pour la marche pendulaire que j’utilise. Je m’épuisais très vite. En octobre 2009, je suis rentré à l’hôpital pour me faire retirer ces calcifications. Mais, suite à une infection, j’ai subi de nombreuses complications, et les médecins pensaient que c’en était fini pour moi. Je suis resté allongé cinq mois sans rien pouvoir faire. En sortant de ma convalescence, en mai 2010, j’étais incapable de soulever 100 grammes, mais à force de volonté, à partir de décembre 2010, j’étais debout sur mes béquilles. Au départ, je pensais partir le 5 juin 2011 pour relever ce challenge, mais les financements étaient très difficiles à trouver. Il faut savoir que lorsque je suis parti du Havre, je n’avais jamais fait plus de 6 kilomètres d’affilée ! J’ai beaucoup plus travaillé le mental que le physique car je me suis rendu compte que le corps pouvait nous mener là où l’on voulait ! Mon médecin m’a dit que, pour réussir cet exploit de sept mois sur les routes, j’avais dû créer un état d’auto-hypnose. Chaque matin, avant d’affronter une nouvelle étape, je me répétais la phrase : « Je suis mes jambes » et, au bout d’un moment, je n’étais effectivement plus que mes jambes.

 

Votre corps vous dictait-il le rythme de votre journée ou vous étiez-vous imposé une distance à respecter et un ordre de route précis chaque jour ?

Je suis un peu impétueux et, dans ma tête, je me disais que j’allais faire 20 km par jour. Je n’ai jamais pu en faire plus que 14 ! Quelque part dans le Rhône, il y a eu un vent de face violent accompagné d’une pluie soutenue. Je n’ai pu, ce jour-là, parcourir plus de 3 km. En fait, il était impossible de savoir le matin au départ combien de kilomètres mon corps et mon esprit me permettraient de réaliser dans la journée. De plus, je n’avais aucune référence car personne n’avait fait cela avant moi. Je ne suis pas un sportif de haut niveau, il faut comprendre que nous abordons là une autre dimension. Sportif de haut niveau, je l’ai été pendant ma préparation et durant la matinée du 1er jour ! Les jours suivants, ce n’était que de la force mentale, de l’envie. Mon préparateur a calculé que 5 km en marche pendulaire équivalaient à un marathon pour un valide, soit plus de 42 km chaque jour, exercice que je répétais deux fois dans la journée. Pour moi, le jour J a duré sept mois.

 

Pluie, vent, froid… N’avez-vous jamais été à deux doigts de renoncer devant la difficulté ?

J’ai appris, entre autres, qu’il faut parvenir à relativiser les choses. Quand on est heureux, on a tendance à partir dans l’euphorie et lorsque cela va mal, on cogite et on noircit encore plus le tableau. Ce sont ces extrêmes que j’ai appris à mesurer. Lorsque je faisais 10 km dans la facilité, j’étais content, mais pas euphorique. J’avais trouvé une ligne d’équilibre car je savais pertinemment que le lendemain, ma journée pouvait prendre des allures de calvaire, ce qui était souvent le cas. Amplifier le bonheur, c’est amplifier la difficulté lorsqu’il faudra faire face à des instants plus lourds à supporter. La quête d’une vie, c’est ce bonheur auquel on aspire tous. Résultat, lorsque l’on doit faire face à un malheur, on l’amplifie comme si l’on avait droit à un bonheur permanent. La société, comme elle fonctionne aujourd’hui, n’aide pas à trouver un équilibre intérieur. Il faut une vraie volonté et, je pense, un travail sur soi pour y parvenir. Pendant ces sept mois, à aucun moment je ne me suis dit : « Je vais arrêter ! » J’ai accepté les moments de difficultés, les variations entre réussite et échec. J’ai été ce que je ne ressens plus depuis trente ans, mes jambes !

 

Lorsqu’à 20 ans, on vous apprend que vous ne pourrez plus jamais marcher, n’a-t-on pas tendance à se dire que la vie vient de s’arrêter ?

En 1982, je ne savais même pas que la paraplégie existait. Aujourd’hui, les gens savent que c’est associé au fauteuil roulant mais, à cette époque, je n’en avais véritablement pas conscience. Après une lésion de la colonne vertébrale, la médecine laisse une fourchette de six mois de récupération après l’accident avant de se prononcer quant à savoir si le patient pourra ou non recouvrer une partie de la sensibilité de ses jambes. Après ce laps de temps, il n’y a plus de récupération possible, sauf que l’on se croit différent et l’on reste persuadé que les médecins n’y connaissent rien, que l’on va donc pouvoir marcher à nouveau. Pendant quatre ans après l’accident, je regardais mes doigts de pieds tous les jours et je voulais les faire bouger. Mais à vouloir quelque chose que l’on ne peut obtenir, on passe à côté de sa vie. Alors, on se retrouve dans une situation de malheur et de frustration.

 

Les défis sportifs ont-ils été l’un de vos moteurs de vie pour garder le moral et ne pas sombrer dans le pessimisme ?

Il faut comprendre que je n’ai jamais été tant paraplégique que durant ces sept mois d’effort physique. Il est difficile d’expliquer ma souffrance ! L’effort physique n’était rien par rapport à cette conscience permanente de mon handicap. Lorsque je me suis arrêté à la Mairie d’une grande ville française et que j’ai été reçu, la déléguée aux personnes handicapées m’a fait tout un laïus sur sa ville et le fait que la Mairie sensibilisait les gens aux problèmes rencontrés par les personnes handicapées. Puis, elle a ajouté que tous les mois, elle mettait dix gamins dans des fauteuils roulants pour qu’ils comprennent le handicap. Je lui ai répondu qu’elle n’avait pas conscience de ce qu’était le handicap. C’est comme si moi, on me mettait en charge de la femme dans la société ! J’en serais incapable, tout simplement parce que je suis un homme ! Des gamins dans un fauteuil roulant, ils rigolent car ils savent que c’est un jeu et que leurs jambes fonctionnent. Mais le handicap, c’est tout sauf ça, c’est une personne brisée. Je connais des paraplégiques qui n’ont pas eu une section complète de la moelle épinière, mais une lésion, ce qui est très différent. En effet, après un certain temps, ils recouvraient une certaine sensibilité dans les jambes ainsi que quelques fonctionnalités physiologiques. Cela change énormément de paramètres par rapport à moi qui ai un poids mort (et qui n’ai plus de sensation ni de contrôle d’une partie de mon corps…). Mon cerveau n’a plus la conscience de mes jambes ! 14 000 contractions abdominales chaque jour pendant sept mois sur les routes et des sphincters que je ne contrôle plus depuis 30 ans, vous imaginez ce que c’est comme contrainte ?

 

Pensez-vous que l’État et la société en général ne font pas assez pour le handicap et l’intégration des personnes handicapées ?

Pour moi, l’intégration est une utopie. L’humain handicapé tel que moi est maintenu en vie car la médecine a fait des progrès, mais dans les années 1940-1950, 50 % des personnes qui avaient une lésion de la moelle épinière décédaient. Je vis sur Menton, j’ai pas mal voyagé dans ma vie et les paraplégiques, je ne sais pas où ils sont, alors que nous sommes 50 000 en France ! Je n’en ai pas vu sur mon parcours malgré l’occasion qui leur était offerte.

 

Quel était le regard des gens qui croisaient votre route lors de ce défi de sept mois que vous vous étiez lancé ?

Les gens n’avaient pas vraiment la compréhension de ce que je faisais. Pour la plupart, j’étais un mec qui se balançait entre deux béquilles. Si quelqu’un pouvait réaliser ce que j’effectuais, il aurait compris que c’était surhumain. J’ai déplacé mon corps avec mon buste dans un stress constant de la chute (risque de fractures et de plaies) pendant plus de 1 300 km. Je crois qu’il faut être paraplégique pour comprendre ce que j’ai fait. Lorsque je suis arrivé à Fréjus et que j’ai relié la Manche à la Méditerranée, il devait y avoir les médias, mais ils avaient toujours une bonne raison pour ne pas venir. Je tentais de faire passer un message trop « positif » qui, visiblement, ne les intéressait pas. Ces gens-là devraient aller voir les jeunes dans les centres de rééducation pour comprendre que cela n’arrive pas qu’aux autres !

 

L’encouragement des personnes croisant votre chemin, le regard des enfants… Tout cela a-t-il été un merveilleux moteur pour continuer dans les moments où votre corps disait stop ?

À partir d’Auxerre où le premier chauffeur qui conduisait le camping-car qui m’accompagnait m’a laissé en plan, je n’ai eu que des rencontres exceptionnelles. Il faut savoir que je marchais sur les routes de France devant le camping-car sans aucune autorisation. Tout au long de mon périple, de nombreuses personnes sont venues marcher avec moi. Une grande chaîne de solidarité s’est créée. David Moreau a pris trois mois de congé sans soldes pour me suivre. Sa femme et ses enfants le rejoignaient régulièrement pour m’accompagner et ses parents venaient également m’encourager. C’est une véritable chaîne humaine qui s’est mise en place. Dès qu’il n’y avait plus de chauffeur, des gens venaient m’aider et conduisaient. Certains ont repris l’envie de se battre en me voyant. Je garde contact avec toutes ces personnes que j’ai rencontrées, et c’est une merveilleuse histoire qui s’écrit. Il y a un vrai sentiment d’amour qui est né. Ce sont des anonymes qui sont venus me voir, m’encourager, me soutenir et m’aider alors que ni les médias, ni les chercheurs n’ont daigné se déplacer. J’ai néanmoins posé la première pierre d’un édifice qui, j’espère, se poursuivra.

 

Quel est votre prochain défi ?

En octobre, j’ai prévu de m’attaquer au symbole de l’inaccessibilité en gravissant les 1665 marches de la Tour Eiffel. La traversée de la France m’a permis d’acquérir une certaine crédibilité dont je souhaite profiter en créant un nouvel évènement autour d’un monument mondialement connu et riche de symboles. J’aimerais enfin parvenir à sensibiliser la population mais aussi les pouvoirs publics de l’intérêt de soutenir la recherche sur la moelle épinière, pour qu’enfin, la paraplégie ne soit plus synonyme d’une vie gâchée…

 

Pour découvrir Joe Kals :

-       Site : http://www.joekals.com

-       Profil facebook : https://www.facebook.com/joe.kals.9

-       Vidéos :

  1. Dailymotion : http://www.dailymotion.com/relevance/search/joe+kals/1#
  2. You Tube :  Joe Kals sur You Tube

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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