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Entretien avec Chantal Morelle, le gaullisme

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« Si de Gaulle est un homme seul en juin 1940, il a réussi, par son autorité et sa détermination, à fédérer tous les mouvements de résistance, au prix d’un combat politique et diplomatique incessant. »

 

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Premier Président de la Ve République, Charles de Gaulle restera avant tout le chef de la France libre, le symbole d’une résistance au Régime de Vichy et à l’occupation du pays par l’Allemagne nazi. Plus de quarante ans après la disparition de cet homme au destin extraordinaire, que reste-t-il du gaullisme ? Chantal Morelle, professeur d’histoire en classes préparatoires aux grandes écoles, spécialiste du gaullisme, chargée du service des Études et des Recherches à la Fondation Charles de Gaulle nous répond. 

 

 

Le gaullisme est-il, avant d’être un mouvement politique, un mouvement de résistance ?

Le terme de gaullisme n’est pas utilisé pendant la guerre ; le mouvement de résistance créé par le général de Gaulle se nomme « la France libre » puis « la France combattante ». À ce moment, il ne s’agit pas de politique, d’autant que les résistants se méfient d’un militaire qui fait de la politique. Ce sont les historiens qui, par la suite, parlent de « gaullisme de guerre ».

 

Comment un seul homme a-t-il réussi à fédérer une nation pour résister face à l’occupant nazi ?

On ne peut pas dire que de Gaulle a résisté seul à l’occupant nazi. Il a d’abord tout fait pour poursuivre la guerre avec la Grande-Bretagne, avant de s’opposer à l’armistice demandé par le maréchal Pétain, président du Conseil, le 17 juin 1940, en lançant son appel à la résistance sur les ondes de la BBC le 18. Certains Français, voulant poursuivre le combat, ont alors profité de cet appel (que peu de gens ont entendu le 18 juin, davantage les jours suivants), pour se rendre par des moyens divers, au prix de leur vie parfois, en Angleterre.

D’autres Français ont souhaité résister en restant en France, d’autres, encore sont partis en Amérique du Nord pour faire de la propagande contre le régime de Vichy et contre l’occupant allemand, et en faveur de la France libre.

Dès juin 1940, la Grande-Bretagne apporte un soutien logistique, financier et moral à de Gaulle mais celui-ci entend préserver l’indépendance des Français libres. Après avoir rassuré les représentants des mouvements de résistance de France en 1942, en affirmant qu’il respectait la démocratie et qu’il y aurait des élections après la guerre, l’union a pu être amorcée très progressivement grâce à Jean Moulin notamment : il devient président des Mouvements unis de Résistance (MUR) en 1942, puis du Comité national de la Résistance (CNR) en mai 1943.

Ainsi, si de Gaulle est un homme seul en juin 1940, il a réussi, par son autorité et sa détermination, à fédérer tous les mouvements de résistance, au prix d’un combat politique et diplomatique incessant.

 

Le général de Gaulle, fin historien comme on peut le découvrir dans ses mémoires, était-il nostalgique de la grandeur passée de la France ?

« La France ne peut être la France sans grandeur » peut-on lire au début des Mémoires de guerre. Charles de Gaulle a reçu une éducation classique, il connaît bien l’histoire, il a écrit plusieurs ouvrages comme La France et son armée, en 1938. Pourtant, pour lui, la grandeur de la France n’est pas un fait passé : elle doit retrouver son rang. Aussi la résistance et les combats pour la libération lui ont permis d’être au rang des vainqueurs et d’avoir une zone d’occupation en Allemagne comme l’Union soviétique, les États-Unis et la Grande-Bretagne ; elle a obtenu un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Plus tard, sous la Ve République, le Général ne veut pas que la France soit un pays aligné sur l’un des deux grands, même si elle est l’alliée États-Unis dans le cadre de la guerre froide ; il considère qu’un grand État n’est plus une puissance coloniale mais une puissance nucléaire : il faut que la France ait la « force de frappe » ; il cherche à mener une politique en faveur du Tiers-Monde qui soit indépendante, une troisième voie entre les deux blocs.

 

Le charisme du général de Gaulle a-t-il permis en créant un gouvernement d’unité nationale d’éviter une période de crise politique post seconde guerre mondiale ?

C’est davantage l’autorité du général de Gaulle qui lui a permis d’organiser un gouvernement d’unanimité nationale à son retour à Paris après la Libération. Mais déjà, président du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) créé en juin 1944, il avait, autour de lui, des ministres de tous les partis politiques ayant participé à la résistance, y compris des communistes (c’est d’ailleurs la première fois que des communistes participent à un gouvernement en France).

 

Comment le général de Gaulle, héros de la seconde guerre mondiale, va-t-il vivre la traversée du désert qui l’éloigne du pouvoir entre 1953 et 1958 ?

Le général de Gaulle démissionne le 20 janvier 1946, car il est en opposition avec la Chambre des députés nouvellement élue. Il pensait être rappelé très rapidement, en vain. Il prononce un discours à Bayeux, le 16 juin 1946, donnant les grandes lignes de la constitution qu’il souhaite pour le pays, avec un exécutif fort contre le parlementarisme qui a affaibli la France pendant la IIIe République. Il n’a pas été écouté.

En 1947, le Général fonde un mouvement politique (il refuse le terme de parti, car il veut rassembler, au-delà des partis politiques), le Rassemblement du Peuple français (RPF), dans le but de gagner les élections législatives et réformer la Constitution. Si le RPF gagne massivement les élections municipales de 1947, ce n’est pas le cas pour les législatives de 1951, et de Gaulle met son mouvement en sommeil. Cependant, cette période lui a permis de voyager en France, de la connaître au plus profond. Il a créé des réseaux, le RPF a été une bonne école de formation pour ses fidèles, ce qui sera très utile pour préparer son retour aux affaires en 1958.

 

En quoi la Constitution de 1958 rédigée sous l’autorité de Charles de Gaulle et aboutissant à la Ve République va-t-elle modifier en profondeur le rôle joué par le président de la République ?

Comme il le souhaitait en 1946, le général de Gaulle a voulu une Constitution qui accorde plus de pouvoir à l’exécutif et plus précisément au chef de l’État, le président de la République. Pour donner une plus grande légitimité au président, il a souhaité qu’il soit élu au suffrage universel direct : ce fut l’objet d’un référendum en octobre 1962, plus pour ses successeurs que pour lui-même car il considérait que sa « légitimité historique » l’emportait largement.

Alors que dans la tradition républicaine, le parlementarisme est la forme achevée de la démocratie politique, ce n’est pas une « révolution », mais une réforme de fond qui donne à la Ve République une originalité par rapport aux autres régimes démocratiques ; cependant, le Parlement (Assemblée nationale et Sénat) n’est pas démuni de pouvoirs.

 

Quels étaient les grands principes politiques du gaullisme ?

Indépendance nationale, grandeur, démocratie.

 

Peut-on dire que le général de Gaulle a été pris de court par les événements de mai 1968 et le soulèvement d’une jeunesse dont il ne comprenait pas les revendications ?

En 1968, le général de Gaulle est, en effet, dépassé par les événements ; il disait lui-même qu’il ne « sentait pas » la situation.

 

C’est en raison d’un référendum que le président de Gaulle va quitter ses fonctions en avril 1969. Comment va-t-il vivre ce désaveu du peuple français ?

Le général de Gaulle est amer lorsqu’il est mis au courant du résultat du référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat : le non l’emporte avec 52,4 %. Mais il s’y attendait. Dans son entourage, plusieurs ministres lui avaient déconseillé de faire la réforme du Sénat et surtout de la soumettre au référendum. Il a persisté ; était-ce pour en finir ? Il est difficile de le dire. Cependant le chef de l’État avait dit, deux semaines avant le scrutin, que s’il était désavoué il démissionnerait. Les électeurs ont plus voté pour son départ que contre la réforme, et à minuit, le 27 avril, un communiqué de l’Élysée annonce que le Général cesse d’exercer ses fonctions.

 

La naissance de l’UMP a-t-elle scellé la fin du gaullisme ?

La fin du gaullisme est bien antérieure à la fondation de l’UMP en 2002. Les gaullistes historiques considèrent que le pompidolisme n’est plus le gaullisme, bien qu’il en soit proche : il serait donc mort en 1969 avec la démission du général de Gaulle !

On peut, certes, parler de néogaullisme pour les années qui suivent le départ du général de Gaulle, mais plus vraiment à partir de la création du RPR en 1976.

Cependant les principes du gaullisme, qu’on appelle « gaulliens » et non « gaullistes » - preuve qu’ils dépassent la dimension partisane – appartiennent au patrimoine national. Tous les Français se réclament peu ou prou du gaullisme, tous partis confondus. Autrement dit, si le gaullisme n’existe plus en tant que tel, ses principes vivent encore, éventuellement à travers des mesures sociales que défendaient de Gaulle et ceux que l’on a appelés les gaullistes de gauche dans son entourage.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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