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Entretien avec Dee Nasty, légende du hip-hop français

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« C’est vrai que se dire que l’on a fait tout ça pour se retrouver finalement avec Skyrock, cela fait un peu mal ! »

 

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Ecoute jeune ! Si aujourd’hui, tu fais vrombir les watts de ta Citroën Visa aux vitres teintées devant le KFC de Vezoul à grands coups de Booba ou de Rohff, que tu portes une casquette à l’envers pour la jouer Mesrine du Vésinet, et que tu imagines être un bad boy pour avoir dessiné le faciès de René La Taupe au marqueur dans les toilettes de ton établissement scolaire, il est temps de remettre les pendules à l’heure. Eh oui jeune, il faut te rendre à l’évidence ; tu n’es qu’un ersatz dilué d’un mouvement né à la fin des années 1970 de l’autre côté de l’Atlantique, et dont mon interviewé du jour est un monument, une légende qui a accouché au forceps du mouvement hip-hop en Hexagone (rap, danse, graff). Sans Monsieur Dee Nasty, point de NTM, de Ministère A.M.E.R… Donc, a fortiori, de tout ce dont tu enivres aujourd’hui tes esgourdes. Repris par les grosses machines radiophoniques qui ont repéré là le juteux filon pécuniaire, le hip-hop s’est bien entendu pris les fils du micro dans son propre succès, engendrant au gré des productions le meilleur comme le plus infâme. Pourtant, si nombreux sont ceux qui se sont éloignés des valeurs de base prônées par le père fondateur Afrika Bambaataa et sa Zulu Nation, DJ Dee Nasty est, lui, resté fidèle aux racines d’un mouvement basé sur (attention, avale vite ton aile de poulet, j’ai peur que tu ne t’étouffes !)… un message de paix ! Ça t’en bouche un coin, non ?

 

 

Tu as été l’un des premiers, sinon LE premier, à importer le hip-hop en France. Comment as-tu découvert cette culture qui, au début des années 1980, était totalement inconnue dans notre pays ?

Je ne suis pas le seul à avoir importé la culture hip-hop de ce côté de l’Atlantique ! Nous sommes en effet quatre ou cinq à y avoir participé activement. En fait, j’ai vécu quelques années à San Francisco, et la découverte d’un univers fait de musique, de danse et de graff a été une véritable révélation. Il faut bien percevoir qu’au début des années quatre-vingt, Internet n’existait pas et que le simple fait de se faire envoyer une casquette de base-ball ou un blouson de Foot US en France relevait de la mission ! Le hip-hop, parti de New York, avait déjà traversé les États-Unis pour investir la côte Ouest. Cette culture était un tout, une unité artistique qui allait bien au-delà du simple courant purement musical. Je me suis procuré des vinyles et je suis rentré en France avec ma collection, bien décidé à booster ce mouvement sur nos ondes.

 

Concernant le rap proprement dit, sait-on réellement comment des MC se sont mis à poser leur flow sur une musique au beat très marqué ?

Sur ce sujet, j'ai une explication qui provient en tout cas d’une source sûre ! Adolescent, Afrika Bambaataa, issu des cités du Bronx, que l’on considère comme le père du mouvement hip-hop, était membre d’un gang appelé les Black Spades. C’est après la mort de l’un de ses meilleurs amis dans une fusillade que Bambaataa a décidé de former un gang pacifique. Il s’est inspiré pour cela de la culture Zulu. Bambaataa est devenu DJ et a rencontré DJ Kool Herc, qui débarquait à New York de sa Jamaïque natale avec une nouvelle approche du DJing que l’on a appelé le "Break Beat". Pour ce faire, Kool Herc n’utilisait que certaines parties d’un vinyle, ce qui offrait la possibilité de passer un Led Zeppelin en ne s’attachant qu’à la partie rythmique du morceau. Le Break Beat a ensuite engendré le Break Dance qui faisait la part belle aux danseurs pour s’exprimer corporellement sur ce nouveau type de rythmes syncopés. Les MC ont fait tout naturellement leur apparition pour, au départ, animer les sets des DJ à base de phrases telles que « levez les bras ». Puis, ils ont commencé à rédiger des textes afin de les poser sur ces musiques instrumentales qui s’y prêtaient parfaitement. Sous l’impulsion de Dj Luv Bug Starski et de Coke La Rock qui utilisaient le terme Hip-hop (qui signifie espoir) à la fin de leurs phrases, le mouvement a pris de l’essor. Bambaataa leur a donc demandé s’il pouvait utiliser ce terme hip-hop afin de désigner sous un même étendard, le rap, la danse, le break et le graff. L’histoire était alors en marche ! 

 

Alors que la télévision a rapidement mis la main sur le hip-hop avec l’émission de Sydney sur TF1, tu as opté pour la radio (Nova) et Deenastyle en compagnie de Lionel D. Peux-tu nous parler de cette époque où tout était encore à construire ?

TF1 s’est jeté sur le créneau avec Sydney et H.I.P H.O.P en 1984. Puis, l’émission est passée à la trappe. Les maisons de disques, comme les magasins, pensaient que ce mouvement n’était qu’une étincelle qui s’était éteinte aussi vite qu’elle était apparue. Une poignée de personnes, dont moi, a pourtant gardé la flamme. À Paris, c’est le graff qui a relancé le hip-hop. Je passais à l’époque dans de petites radios, genre Carbone 14, et j’en profitais pour y diffuser quelques vinyles de rap afin de prouver que le mouvement n’était pas mort, mais en pleine mutation. Puis, des MC ont commencé à rapper en français et cela a été un virage primordial dans l’évolution du hip-hop en Hexagone. Là, avec Lionel D, nous avons pris d’assaut les ondes de Radio Nova avec Deenastyle, où sont venus NTM, Solaar, Ministère A.M.E.R… Enfin tous les mecs qui débutaient à l’époque. Nous n’étions pas payés, et notre seule motivation était la passion pour ce mouvement dont on percevait l’éclosion. C’était un moment magique, de pure liberté et de création artistique foisonnante.

 

Ce début du hip-hop était aussi l’émergence des radios libres qui portaient admirablement leurs noms. Aujourd’hui, que penses-tu du fait que le rap soit le quasi-monopole de Skyrock ?

Ou de Générations qui a été racheté. Je pense que les vrais passionnés amoureux du hip-hop ont aujourd’hui boycotté ces radios-là, et écoutent ce que propose Internet qui foisonne de rap old school ou encore de nouvelles productions génialissimes mais, comme toujours, pas assez commerciales pour être diffusées sur les ondes. Il est clair néanmoins qu’une coupure s’est passée ! Nous ne sommes plus dans le même contexte qu’à la fin des années 1980. Les jeunes, pour la plupart aujourd’hui, aiment ce qu’on leur donne à écouter et les autres, qui sont moins nombreux, vont découvrir ailleurs ce qu’on ne leur propose pas en radio. Comme toujours, les grosses machines financières sont arrivées à leurs fins. C’est vrai que se dire que l’on a fait tout ça pour se retrouver finalement avec Skyrock, cela fait un peu mal !

 

Alors que la plupart commençaient à poser des textes, tu t’es tout de suite orienté vers le DJing et le scratch. Comment as-tu fait tes armes derrières les platines ?

Tout seul, il n’y avait hélas pas de vidéo. J’ai eu la chance de voir Grandmaster Flash au Palace et j’ai essayé de comprendre ce qu’il faisait avec ses platines et ses vinyles. À force d’abnégation et de travail, j’ai progressé assez rapidement. Mais seul, j’avais bien du mal à connaître mon niveau. Alors, je suis parti à l’étranger pour participer à des compétitions et me mesurer à des DJ d’autres pays.

 

Dans les années 1980, le DJ n’était pas considéré comme un musicien. Quel regard portes-tu sur Guetta ou Bob Sinclar qui sont considérés par certains comme des superstars et remplissent des stades ?

Je suis content pour eux ! Qu’ils en profitent, même si j’ai une autre conception de ce qu’est un DJ. Il n’y a pas de jalousie ou d’amertume chez moi, mais nous ne sommes simplement pas dans la même catégorie, c’est tout ! Un DJ hip-hop se doit de faire découvrir des morceaux à celles et ceux qui viennent l’écouter. J’ai 25 000 disques que j’ai achetés et qui représentent aujourd’hui mon histoire, parce que je suis allé les dénicher parfois dans de petites boutiques au gré de mes voyages. Aujourd’hui, il suffit d’un Mac puissant, et tu télécharges 15 000 morceaux sur ton disque dur que certains logiciels te permettent de mixer entre eux en fonction des BPM. L’évolution technologique fait naturellement que les choses changent. En bien ou en mal, c’est à la perception de chacun d’en décider !

 

En 1984, tu sors "Paname City rappin’"…

À force d’entendre les productions qui sortaient de l’autre côté de l’Atlantique, j’ai, moi aussi, eu envie de tenter ma chance. J’avais un quatre pistes et un pote qui possédait un petit studio d’enregistrement. J’ai donc cassé ma tirelire et j’ai été coursier pendant un temps afin de mettre 10 000 francs de côté. Cela m’a permis de presser 1 000 disques ; Mais après il fallait encore les vendre. Historiquement, "Paname City rappin’" a été le premier disque autoproduit du hip-hop français. J’avais d’ailleurs inscrit mon numéro de téléphone derrière la pochette. Hélas, même si le disque est aujourd’hui un collector, à l’époque, il n’y a pas trop eu de répercussion car cela tombait au mauvais moment. C’est néanmoins grâce à ce disque que j’ai connu Lionel D !

 

Au départ, le rap c’était la débrouille des mecs des cités, des textes acides de cette jeunesse laissée pour compte par la société. Que penses-tu aujourd’hui du cliché grosses voitures et filles à moitié nues dans des clips où l’argent est roi ?

C’est à l’image de ce qui passe en radio en ce moment. On a pris pour référence le rap engagé, alors que Public Enemy avait déjà tout fait dans le registre. Aujourd’hui, on fait du rap capitaliste afin de montrer que l’on gagne de l’argent. C’est à l’image de la société, un registre dont je me sens pour le moins éloigné.

 

Comme toute chose qui prospère et génère de l’argent, le rap a-t-il pâti de son succès ?

Cela a été récupéré par des gens intelligents qui ont su lui enlever sa raison d’être. Heureusement qu’à travers le monde, en Amérique du Sud, en Afrique, le rap est en train d’exploser au cœur de pays qui n’ont pas encore été formatés, contrairement à chez nous.

 

À une époque, dès qu’un groupe de rap naissait, il était signé sur un label, ce qui a engendré des albums très mauvais. Toi, tu es toujours resté fidèle à tes racines old school. L’argent n’a jamais été pour toi une source de motivation ?

Le hip-hop m’a tellement donné que je considère lui devoir quelque chose, plus que l’inverse. Si l’argent tombait, c’était forcément un plus, mais je n’ai fait aucun plan de carrière, contrairement à la génération d’après pour qui le système était déjà mis en place. Pour moi, l’important était de passer du son hip-hop et faire découvrir aux auditeurs des groupes qui me paraissaient créatifs. Bien sûr, aujourd’hui, j’aimerais vivre mieux de ma passion, mais après tout, si je souhaite vivre plus aisément, je n’ai qu’à faire un autre taf ! J’ai simplement une certaine aigreur par rapport à des mecs qui ne m’ont pas renvoyé la balle et qui se reconnaîtront sans que j’aie besoin de les nommer. J’aurais aimé que l’ascenseur revienne un jour, même si l’aigreur n’aide pas à vivre.

 

La Zulu Nation dont tu fais partie, et qui prône la non-violence, représente-elle encore quelque chose aux yeux des jeunes rappeurs qui jouent les bad boys avec un flingue à la main ?

Chacun choisit son camp ! Tu peux faire venir des danseurs de hip-hop en remplissant Bercy et tu es sûr que tu n’auras pas une seule embrouille, car tu sais que tous les participants comme les spectateurs se retrouvent dans un esprit festif autour des mêmes valeurs. C’est la même chose dans le graff ! Malheureusement, il n’y a que dans le rap qu’il y a des problèmes. Personnellement, lorsque j’entends de jeunes rappeurs qui déclarent : « Je fais du rap, pas du hip-hop ! », je me dis que les pauvres n’ont pas bien compris le principe !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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