HISTOIRE

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Entretien avec Laurent Douzou, la Résistance dans la seconde guerre mondiale

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« La Résistance demande à être mieux étudiée et connue encore de nos jours dans la mesure où la connaissance et les représentations qu’on en a en ce début de XXIe siècle semblent passablement schématiques. »

 

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Lorsque le 22 juin 1940, l’armistice est signé entre l’Allemagne nazi et le gouvernement français de Pétain, des femmes, des hommes vont se soulever pour lutter, au péril de leurs vies, contre l’occupant et le régime de Vichy. Les actions individuelles des débuts vont peu à peu se structurer pour donner naissance à la Résistance. De la diffusion de tracts à l’aide aux persécutés et réfugiés en passant par les actes de sabotage, cette armée des ombres va activement préparer le terrain pour les troupes alliées et ce, jusqu’à la Libération en 1944. Universitaire français, professeur d'histoire contemporaine à l’Institut d'Études Politiques de Lyon et membre de la maison française d’Oxford depuis 2010, Laurent Douzou est spécialiste de l’histoire et de la mémoire de la deuxième guerre mondiale et tout particulièrement de la Résistance. Auteur de nombreux ouvrages sur la question, il nous livre son point de vue sur un phénomène clé de l’histoire de France encore trop souvent schématisé.

 

Quelle est votre définition de la Résistance ?

Il est extrêmement difficile de donner une définition qui permette de saisir toute la gamme d’activités qu’on désigne par le mot de Résistance. Au fil du temps, les spécialistes de la question, d’Henri Michel à François Bédarida, ont proposé des définitions élaborées. L’ébauche de définition la plus convaincante à ce jour est, selon moi, celle de Pierre Laborie (Dictionnaire Historique de la Résistance, François Marcot, dir., Robert Laffont, 2006, p. 37) qui met en avant différents critères :

- la volonté de nuire à un ennemi identifié, qu’il soit occupant ou à son service ;

- la conscience de résister, c’est-à-dire de participer à une expression collective du refus, par une décision volontaire et une adhésion responsable à des objectifs clairement affirmés ;

- un engagement dans des formes d’action imposant des comportements et des pratiques de transgression ;

- la possibilité de résister selon des stratégies à buts multiples, en fonction de priorités propres et en poursuivant des objectifs spécifiques, à condition d’agir pour combattre un ennemi commun clairement désigné et accepté comme tel.

Cette définition a le mérite de tenter de tenir compte de variables complexes. Elle permet également, par sa précision et son exigence, de ne pas donner au terme ‘résistance’ une acception si large que la notion elle-même finisse par se dissoudre. Il n’en demeure pas moins que la Résistance est extrêmement difficile à définir et à enfermer dans une stricte définition parce que la notion a considérablement évolué entre 1940 et 1944. Elle n’a pas eu d’emblée la même signification en zone interdite ou en zone occupée qu’en zone non occupée par exemple parce que les situations y étaient très différentes. Elle a également changé de signification et de résonance au fil de la période. Si le terme même de résistance est apparu très tôt – dans le texte de l’appel lancé le 18 juin 1940 par le général de Gaulle, dans le titre de la feuille clandestine créée fin 1940 par Boris Vildé et ses amis -, il n’était pas investi, au temps des pionniers, de la même signification qu’au printemps 1944. En 1940, les pionniers – c’est-à-dire celles et ceux qui ont créé de toutes pièces la Résistance en partant de rien et avec la foi du charbonnier – parlaient plus de la nécessité de « faire quelque chose » que de Résistance. Il a fallu du temps, des épreuves, une redoutable adversité porteuse de réflexion et de clarification, pour que, graduellement, le concept de Résistance émerge, s’impose et finisse par désigner à la fois un idéal et une organisation : en 1944, ‘la Résistance’ désignait une action en même temps qu’une forme d’organisation unitaire et coordonnée.

Le plus petit dénominateur commun à celles et ceux qui, d’un bout de la période à l‘autre, ont effectivement mené une action résistante fut de défendre une éthique, une éthique en action. Cette éthique pouvait avoir des ressorts extrêmement différents – de la foi religieuse à un patriotisme germanophobe en passant par un engagement politique marqué ou des convictions philosophiques fortes -, elle n’en a pas moins joué un rôle crucial. Cette éthique n’a pas surgi tout armée des cerveaux. Aux tout débuts, c’est à la préservation de la dignité face à un occupant omnipotent qu’en appelaient les premiers tracts comme les « Conseils à l’occupé » rédigés à Paris en juillet 1940 par Jean Texcier dont la tonalité est assez bien résumée par ce court extrait : « Surveille tes barrages contre leur radio et leur presse. Surveille tes blindages contre la peur et les résignations faciles. Surveille-toi. ». De façon significative, Jean Texcier avait conçu seul ce texte pour tenter de secouer l’abattement qu’il constatait autour de lui.

 

Comment naît et se structure la Résistance durant cette seconde guerre mondiale ?

La Résistance est née d’abord du sursaut d’individualités qui ne pouvaient se résoudre à accepter la défaite aussi brutale qu’inattendue de mai-juin 1940, l’armistice du 22 juin 1940 et ses conséquences calamiteuses (un territoire morcelé, écartelé et sous la coupe directe ou indirecte de l’occupant, une souveraineté réduite à la portion congrue, la République abolie, etc.). Ces individualités ont vite entrepris de « faire quelque chose ». Aider réfugiés, persécutés, prisonniers de guerre évadés, aviateurs abattus au-dessus de la France, en constituant des filières d’évasion et de passage de la zone nord vers la zone sud, puis de la zone sud vers l’Espagne ou la Suisse. Lutter contre le sentiment dominant de découragement en faisant des inscriptions à la craie sur les murs, en collant des papillons, en confectionnant et en diffusant des tracts, en préparant des feuilles clandestines paraissant autant que possible régulièrement. La constitution de filières, la mise sur pied de moyens de propagande-diffusion, qui demandaient de gros efforts d’organisation, étaient porteuses d’une dynamique dont ses initiateurs furent les premiers étonnés.

Les individualités qui ont pris la mesure des défis du moment et envisagé de faire quelque chose ont vite formé de petits noyaux. On y a discuté de ce qu’il était possible de faire. C’est ainsi que peu à peu des groupes ont vu le jour.

Prenons l’exemple à Paris, du groupe homologué après guerre sous le nom de « réseau du musée de l’Homme » qui a vu le jour dès l’été 1940 sous l’impulsion de la bibliothécaire Yvonne Oddon, de l’anthropologue Anatole Lewitsky et du linguiste Boris Vildé. À l’automne 1940, la rencontre de cette cellule primitive avec d’autres cellules (Les Français libres de France de Jean Cassou, Claude Aveline, Agnès Humbert ; des avocats et des pompiers parisiens ; des patriotes bretons ; un noyau à Béthune, etc.) aboutit à la constitution d’un « secteur » clandestin coordonné par Boris Vildé. Ce secteur entra en contact avec d’autres secteurs constitués parallèlement : l’un formé autour du vieux colonel en retraite Maurice Dutheil de la Rochère, un autre animé par Germaine Tillion, jeune ethnologue de 32 ans, et par Paul Hauet, un colonel septuagénaire. C’est ce groupe qui fit paraître le 15 décembre 1940 Résistance. Bulletin du Comité national de salut public. Julien Blanc (Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme, 1940-1941, Seuil, 2010) décrit cet ensemble comme une « nébuleuse », c’est-à-dire un organisme en perpétuelle évolution et recomposition avec une multitude de groupes autonomes, des profils sociologiques et politiques extrêmement variés.

Démantelée dès les premiers mois de 1941, cette nébuleuse, précoce et active, était assez semblable à d’autres groupes nés partout en France. On peut citer, parmi beaucoup d’autres, France-Liberté (devenu ensuite Franc-Tireur), Vérités (une des composantes de Combat), La dernière colonne (préfiguration de Libération-Sud) en zone non occupée ; l’Organisation civile et militaire, Défense de la France, Libération-Nord en zone occupée.

En agissant, ces groupes étaient peu à peu amenés à se structurer en services distincts aptes à remplir les objectifs de la lutte : propagande-diffusion, faux papiers, groupes francs, service social, etc. Graduellement, ces groupes devinrent ce qu’on appelle des « mouvements », c’est-à-dire de vastes organisations recrutant au gré de leurs besoins et de leur développement dans la population. Ils virent le jour plus précocement en zone occupée qu’en zone non occupée. Globalement, on peut dire qu’ils étaient tous en situation d’agir à l’été 1941 (même si la répression opéra des coupes sombres, comme ce fut le cas pour la nébuleuse du musée de l’Homme quasiment démantelée dès le printemps 1941).

Parallèlement à ces mouvements, des réseaux se mirent également en place. Ces « réseaux » étaient spécialisés dans l’évasion de prisonniers de guerre ou de soldats alliés, l’action, le sabotage, le renseignement. Ils dépendaient de services secrets extérieurs et obéissaient à une organisation militaire hiérarchisée (Intelligence Service et Special Operations Executive pour les Britanniques ; Bureau de Renseignement et d’Action de la France libre ; Office of Strategic Services américain ; services secrets soviétiques). Parmi les quelque 260 réseaux homologués après-guerre, on peut citer Cohors, Jade Fitzroy, Pat O’Leary, Alliance, la Confrérie Notre Dame, l’orchestre rouge.

La frontière entre mouvements et réseaux était théoriquement hermétique, ne fût-ce que pour des raisons de sécurité. Dans la pratique, il n’était pas rare qu’une même personne prêtât concours simultanément à un mouvement et à un réseau. Certains réseaux étaient intimement liés à des organisations résistantes civiles. Tel était le cas du réseau Brutus, très proche du parti socialiste clandestin.

C’est qu’à côté des mouvements et des réseaux, il y eut aussi des syndicats et partis politiques résistants. Des militants socialistes créèrent ainsi le Comité d’Action Socialiste qui fut très actif en dépit du fait que nombre de militants socialistes œuvraient aussi dans les mouvements. Quant au parti communiste, son appareil entra de plain-pied dans l’action quand l’URSS fut attaquée par l’Allemagne nazie qui rendait ainsi caduc le pacte de non agression germano-soviétique, le 22 juin 1941. Des militants communistes étaient entrés à titre individuel dans la Résistance dès 1940 et y avaient joué, en raison de leur expérience, un rôle non négligeable. À dater d’août 1941, le parti communiste lança une résistance armée qui ne cessa de s’intensifier (avec les Francs-Tireurs Partisans et singulièrement les combattants de la Main-d’œuvre Immigrée) et fit preuve d’une remarquable aptitude à développer une action de masse (à travers les organisations professionnelles notamment regroupées au sein du Front National de Lutte pour la Liberté et l'Indépendance de la France).

Il faut ajouter qu’à partir du moment où Jean Moulin fut envoyé en mission par le général de Gaulle en janvier 1942 pour unifier les trois grands mouvements de la résistance non communiste qui avaient émergé depuis 1940 – Combat, Franc-tireur, Libération-Sud -, la résistance put compter sur des organismes qu’il créa et qui facilitèrent son action : le Bureau d’information et de presse (sorte d’agence de presse clandestine), le Service des Opérations Aériennes et Maritimes (en charge des parachutages, atterrissages ou débarquements), le Comité Général d’Études (chargé de préparer les projets et mesures à prendre en vue de la Libération et de l’après-guerre).

C’est donc une Résistance de plus en plus organisée et structurée qui s’unifia en zone sud au tout début de l’année 1943 en créant les Mouvements Unis de Résistance. Parti à Londres en février-mars 1943, Jean Moulin en revint avec la mission d’étendre l’unification aux deux zones et aux mouvements, syndicats et partis politiques résistants. Cet objectif fut atteint très rapidement, en dépit de la difficulté qu’il présentait, avec la réunion du Conseil National de la Résistance le 27 mai 1943 à Paris.

Il faut tout de même préciser que si la Résistance en vint à se structurer fortement et efficacement, elle ne cessa jamais pour autant d’improviser au jour le jour en raison d’une situation très complexe et changeante d’une part, en raison des ravages exercés par la répression d’autre part. En 1974, Pascal Copeau, ancien membre du bureau permanent du Conseil National de la Résistance, le disait très justement : « Ce n’était pas ce bel édifice que vous pouvez croire, c’était une faible toile d’araignée et nous [les résistants], Pénélope infatigable, nous avons passé notre temps en circulant à bicyclette ou comme nous pouvions, à réparer cette toile d’araignée, à la rapetasser, à renouer les fils, à remettre des hommes là où ils étaient tombés. »

 

Face aux crimes nazis et à l’invasion de la France par les troupes de Hitler, l’hexagone est-il à partir de 1942-1943, majoritairement résistant, neutre ou collaborateur ?

Penser une situation effectivement de plus en plus mouvante à dater de 1942-1943 à travers trois catégories – résistant, neutre, collaborateur – est assez tentant parce qu’une telle grille de lecture est simple et aisément intelligible. Dans la réalité, les choses furent beaucoup plus complexes et simples à la fois. On ne saurait traiter la collaboration et la résistance comme deux pôles minoritaires, en quelque sorte équivalents et symétriques, entre lesquels une masse amorphe aurait compté les coups en attendant de voir de quel côté irait la victoire. La collaboration qui, en 1940 et 1941, avait pu paraître une obligation dictée par la puissance de l’occupant pour les uns, une occasion de se situer dans le camp victorieux pour d’autres, fit de plus en plus figure de repoussoir. C’est que le régime sis à Vichy ne cessa de se radicaliser, d’intensifier répression et persécution. Les grandes rafles de l’été 1942, la création de la Milice en janvier 1943, l’instauration du Service du Travail Obligatoire le mois suivant eurent pour effet de susciter un rejet croissant de la collaboration et des collaborateurs. Pour ne prendre qu’un exemple, non seulement la Milice ne rassura pas mais elle fit de plus en plus peur à la population en raison des méthodes d’une extrême cruauté qu’elle employa et de l’impunité dont elle était assurée. Ultra-minoritaires, les collaborateurs furent ainsi de plus en plus rejetés par le corps social a fortiori à compter du moment – 1943 à coup sûr – où l’issue du combat ne fit plus le moindre doute pour personne. À l’inverse, la Résistance ne cessa de gagner des concours dans l’opinion. Si elle demeura de bout en bout une minorité, elle cessa d’être marginale à compter de 1942-1943. La population la vit de plus en plus avec confiance et respect. La neutralité de la population – quand elle était avérée – était bienveillante en somme : la notion d’attentisme – stigmatisée par la Résistance qui appelait à l’action et à la solidarité effective – a pu recouvrir quantité de nuances. Le grand fait d’armes de la Résistance fut précisément d’avoir remporté la bataille pour l’opinion qui l’opposait à Vichy. Témoin, cette notation de Charles Rist dans son journal le 27 août 1944 : « Ce qui est surprenant, c’est l’évanouissement total et sans bruit de tout ce qui touche à Vichy. »

 

Quelle va être la résultante de la création du Conseil national de la Résistance par Jean Moulin, le 27 mai 1943 ?

La création du Conseil National de la Résistance fut une étape cruciale dans l’histoire de l’activité clandestine. En regroupant mouvements, syndicats et partis résistants des deux zones, en proclamant qu’il soutenait le général de Gaulle – à cette date, en concurrence avec le général Giraud -, le Conseil National de la Résistance démultiplia les potentialités de la lutte clandestine et affirma sa légitimité. Le fait mérite d’autant plus d’être noté que la vigueur et la profondeur des clivages politiques et idéologiques observés en France pendant les années 1930 constituaient de très sérieux obstacles à la réalisation d’une unité pleine et entière.

Quoi qu’il en soit, le Conseil National de la Résistance fut un atout essentiel pour le général de Gaulle dont les Alliés, les Américains notamment, se défiaient. Il joua également un grand rôle en coordonnant, via des organes dépendant de lui (comme le COMAC, Comité d’action militaire), l’action résistante jusqu’aux débarquements des 6 juin et 15 août 1944 et au-delà.

 

Difficile de voir un film sur la seconde guerre mondiale sans entendre le célèbre : « Ici Londres, les Français parlent aux Français… » Pouvez-vous nous expliquer le rôle de la radio et des messages codés envoyés depuis l’Angleterre à la Résistance ?

La radio fut un instrument privilégié d’information et de contre-propagande. Vichy et l’occupant en firent un instrument essentiel de leur stratégie de contrôle de l’opinion (Radio-Vichy, Radio-Paris entièrement contrôlée par la Propaganda Abteilung), et ce jusqu’à l’extrême fin de la période. Le général de Gaulle et la France libre en firent également un vecteur majeur de leur lutte avec les émissions françaises de la BBC ou Radio-Brazzaville. Les Français écoutèrent par ailleurs fréquemment Radio-Moscou, Radio-Sottens, Radio-Vatican. Même s’il ne fut pas toujours facile pour les émissions françaises de la BBC de trouver le ton et les mots justes pour s’adresser aux Français restés en métropole, les équipes en charge de ces émissions s’attachèrent à véhiculer de l’espoir, une grande liberté de ton, des informations tues par la censure, de l’humour aussi. Des orateurs talentueux et inspirés, comme Maurice Schumann et Pierre Brossolette, exaltèrent l’héroïsme résistant. En 1944, la lutte fit rage entre les chroniqueurs. Philippe Henriot qui attaquait quotidiennement la Résistance sur les antennes de Radio-Paris fut exécuté, sur ordre des autorités d’Alger, par un groupe franc de la Résistance le 28 juin 1944. Il s’agissait de montrer que nul n’était à l’abri des coups de la Résistance mais aussi de faire taire un ennemi dont les chroniques quotidiennes ne pouvaient manquer d’avoir un effet sur son auditoire.

Côté Résistance, la radio remplit une autre fonction importante à travers les fameux messages personnels codés qui annonçaient les parachutages, signalaient l’arrivée à bon port à Londres de résistants partis de France, donnaient des consignes de sabotage. Leur origine remontait au mois de juin 1941 quand, Joseph Botton, secrétaire de la fédération C.F.T.C. de la Métallurgie, avait fait passer à la BBC un message convenu pour avertir ses amis qu’il était arrivé à Londres : « Le père vaisselier est arrivé ». L’étape décisive fut franchie quelques semaines plus tard, en août 1941 par le premier agent du Special Operations Executive parachuté en France, Georges Bégué ; ses communications radio étant interceptées par les Allemands, il proposa d’utiliser la BBC pour annoncer des opérations en instance grâce à des phrases convenues ou codées. Dans la mesure où ils n’étaient pas à proprement parler codés, le décodage de leur signification était impossible. Seules les personnes directement concernées pouvaient savoir que « Roméo embrasse Juliette », « La chienne de Barbara aura trois chiots » signifiaient l’arrivée saine et sauve en Suisse d’un courrier venant de Toulouse, l’arrivée imminente à Barcelone de trois passagers d’une chaîne d’évasion. Ce très efficace moyen de transmission clandestine au vu et au su de tous recélait aussi un parfum exotique qui ajoutait à la dimension mystérieuse de l’activité résistante avec des messages tels que « Melpomène se parfume à l’héliotrope », « La lune est pleine d’éléphants verts ».

 

Comment le général de Gaulle, chef des Français libres, va-t-il « piloter » la Résistance depuis l’Angleterre ?

Pendant les dix-huit premiers mois de l’Occupation, les groupes de la Résistance intérieure et la France libre tentèrent d’exister et de se fortifier sans établir de liens suivis. Ces deux embryons se développèrent parallèlement quasiment au sens mathématique du terme. Le général de Gaulle ne « pilota » donc pas la Résistance depuis l’Angleterre. La première mission de la France libre établissant un lien politique volontaire et permanent avec la Résistance intérieure fut effectuée en zone libre par Yvon Morandat parachuté au début du mois de novembre 1941. La mission confiée à Jean Moulin au début de l’année 1942 prit appui sur les premiers contacts noués par Morandat avec des responsables syndicaux et avec les chefs des mouvements de zone sud (Henri Frenay pour Combat, Jean-Pierre Levy pour Franc-Tireur, Emmanuel d’Astier de la Vigerie pour Libération-Sud). L’objectif assigné à Jean Moulin était double : d’une part, pousser à l’unification des trois principaux mouvements ; d’autre part, faire en sorte que ces mouvements reconnaissent l’autorité du général de Gaulle. C’était un but extrêmement difficile à atteindre parce que chaque mouvement était très attaché à ce qu’il était parvenu à réaliser sans aide extérieure : aller vers une unification, c’était dissoudre la singularité de chacun. Par ailleurs, les mouvements se montraient d’une indépendance jalouse et étaient très réticents à reconnaître de Gaulle pour chef, c’est-à-dire à se placer sous son autorité. Jean Moulin travailla d’arrache-pied au succès de sa mission grâce à ses talents de négociateur mais aussi grâce au pouvoir que lui donnait le fait de tenir les cordons de la bourse. Quant il était arrivé, les mouvements étaient exsangues financièrement alors que leurs besoins ne cessaient de croître. Quoi qu’il en soit, en novembre 1942, un comité de coordination de zone sud vit le jour. Deux mois plus tard, les trois mouvements de zone sud fusionnaient au sein des Mouvements Unis de la Résistance. La suite – avec la création du Conseil National de la Résistance en mai 1943 – resserra considérablement les liens entre la résistance intérieure et Londres. Je ne pense pas qu’on puisse dire que le général de Gaulle pilota jamais la résistance intérieure mais il exerça sur elle son autorité. La résistance intérieure accepta sa légitimité non sans exiger des garanties : premier chef de mouvement à se rendre à Londres en février 1942, Christian Pineau de Libération-Nord fit savoir que ses camarades souhaitaient un texte signé par le général de Gaulle donnant des garanties d’attachement à la démocratie et à la République. Il obtint finalement gain de cause. La vérité, c’est que les deux versants du refus avaient besoin l’un de l’autre pour asseoir leur légitimité respective. Cela laissait entière la question de savoir comment le général de Gaulle et la résistance intérieure se répartiraient les rôles à la Libération.

 

Quelles étaient les principales actions menées par cette armée de l’ombre ?

Ce qui a caractérisé les actions de l’armée des ombres, ce fut leur extrême diversité. L’activité la plus importante fut sans doute la propagande-diffusion, à travers les tracts et les feuilles clandestines. Cette activité-là fut essentielle parce qu’elle permettait de contrebattre les propagandes puissantes et omniprésentes du régime de Vichy et de l’occupant. Elle supposait également de trouver des relais, de s’assurer quantité de concours (pour imprimer, entreposer et diffuser les journaux) en même temps qu’elle inscrivait l’action résistante dans la durée.

Les autres actions furent pêle-mêle l’aide aux persécutés et réfugiés (notamment grâce aux faux papiers et aux filières de passage d’une zone à l’autre), la mise sur pied d’un service social (c’est-à-dire l’aide prêtée aux emprisonné-e-s et à leurs familles), la collecte de renseignements, les actions armées menées par les groupes francs, la constitution et l’encadrement des maquis (qui se développèrent surtout à partir de la mise en place du Service du Travail Obligatoire), etc.

 

Que pensez-vous de l’appréciation d’Eisenhower qui évaluait à l’équivalent de quinze divisions l’apport de la Résistance aux forces alliées ?

L’appréciation portée par Eisenhower était évidemment un très bel hommage rendu à la Résistance. En même temps, elle soupesait et jaugeait en termes militaires une action dont la signification était allée très au-delà du volet militaire.

 

Toutes les couches sociales, toutes les sensibilités politiques, philosophiques ou religieuses sont-elles représentées au sein de la Résistance ?

On trouve effectivement au sein de la Résistance toutes les couches sociales et toutes les sensibilités politiques, philosophiques et religieuses. On y trouve aussi toutes les classes d’âge. J’ai rappelé l’âge des colonels Hauet et Dutheil de la Rochère ; en contrepoint, on peut citer les cas d’Henri Fertet, fusillé à l’âge de 16 ans, Mathurin Henrio, abattu par les Allemands alors qu’il n’avait pas 15 ans en février 1944, ou de Lazare Pytkowicz, évadé du Vélodrome d’Hiver le 16 juillet 1942, entré dans la Résistance à l’âge de 14 ans, tous trois faits Compagnons de la Libération par le général de Gaulle.

Plutôt que de livrer des ordres de grandeur ou de scruter le poids des représentations qui, à la Libération, ont eu tendance à simplifier une réalité très complexe, je voudrais mettre l’accent sur le fait que l’extraordinaire creuset de la Résistance, où se sont fondues des individualités foncièrement différentes voire opposées, est sans équivalent dans notre histoire. C’est probablement une des raisons des tensions qui ont marqué toute l’histoire de la Résistance. Et pourtant, dans le petit monde clos de la clandestinité, dans cette société souterraine où la rumeur jouait un rôle décuplé par l’impossibilité de mener les débats à ciel ouvert, ce qui est remarquable, c’est que l’unité ait au bout du compte pu prévaloir.

 

Quel a été le rôle joué par les femmes au sein de la Résistance ?

Le rôle des femmes a été essentiel. La nature de la lutte a conduit à un engagement féminin de toute première importance. Cela a été vrai de la quotidienneté de la Résistance à propos de laquelle on a souvent souligné à juste titre que les femmes avaient joué un rôle qui, pour n’être pas toujours aisé à discerner, avait été central (hébergement des évadés, responsabilité du service social, missions de liaison, tâches de secrétariat, etc.). Mais elles ont aussi été partie prenante des décisions les plus importantes dans les mouvements (qu’on pense à Hélène Viannay à Défense de la France, à Lucie Aubrac à Libération-Sud, à Berty Albrecht à Combat, à Agnès Humbert, Yvonne Oddon et Germaine Tillion dans la mouvance du musée de l’Homme) et les réseaux (Marie-Louise Dissart a dirigé le réseau Françoise en Haute-Garonne, Marie-Madeleine Fourcade a dirigé le réseau de renseignement l’Arche de Noé). La période de la Résistance a marqué de ce point de vue un saut qualitatif dans la condition féminine en France. Les reconnaissances honorifiques dont elles ont bénéficié après-guerre ont été très en deçà de leur rôle effectif. Cette sous-estimation a été due en partie au fait que ce sont les mérites militaires qui ont été mis en avant. A joué aussi la propension des femmes à ne revendiquer aucune décoration particulière. Il reste que leurs camarades masculins ne s’y sont pas trompés et ont manifesté l’estime dans laquelle ils les tenaient. Ainsi, un certain nombre d’entre elles ont assuré après-guerre la fonction de liquidatrice nationale qui consistait à homologuer les services résistants (Lucie Aubrac, Germaine Tillion, Hélène Viannay), responsabilité qui ne pouvait être exercée que par quelqu’un dont les titres résistants étaient à la fois incontestables et éclatants.

 

Quelle sera l’action menée par la Résistance dans la libération de la France après le débarquement ?

Si l’on se concentre sur le seul débarquement du 6 juin 1944 en Normandie, il faut d’abord noter qu’il n’a pas du tout pris au dépourvu la Résistance. Les Forces Françaises de l’intérieur, les FFI, s’étaient organisées en prévision d’un événement de ce type. Des messages codés l’ont annoncé aux résistants en déclenchant les plans mis au point antérieurement : plan vert (sabotage des voies ferrées ; plan bleu (lignes électriques), violet (lignes téléphoniques). Le 6 juin au soir, le général de Gaulle a appelé à l’action des forces de la Résistance. Des milliers de sabotages ont été réalisés. Il faut ajouter que, même si cet aspect est difficile à quantifier, l’action de la Résistance préalablement au débarquement a aussi été fort importante en livrant aux Alliés des renseignements cruciaux sur les dispositifs ennemis en place sur les côtes.

 

Lorsque l’on pense Résistance, on pense souvent au conflit en lui-même. La résistance a pourtant été un rempart contre une guerre civile à la fin du conflit mondial en évitant toute vacance du pouvoir. Au-delà de ce fait, quel a été son rôle au sortir de la guerre ?

Le fait que la guerre civile ait été évitée (contrairement à ce que laissent supposer quantité d’ouvrages comme « L’impitoyable guerre civile » d’Henri Amouroux) doit être fortement souligné. Dans un pays miné par les divisions, affaibli par la défaite humiliante de 1940, placé sous une chape de plomb entre 1940 et 1944 dans un contexte de violence exacerbée, cette issue pacifique n’allait vraiment pas de soi. Elle est à mettre au crédit du général de Gaulle et de la résistance intérieure.

Pour apprécier le rôle joué par la Résistance au sortir de la guerre, il faut distinguer le court et le long termes.

À court terme, le chef charismatique qu’était le général de Gaulle et la Résistance unifiée porteuse d’un programme très ambitieux, adopté le 15 mars 1944, portaient une dynamique très forte. De 1945 à 1946, lois et décrets s’inspirèrent des idées communes de la Résistance : nationalisations, sécurité sociale. Ces mesures furent alors adoptées à la quasi-unanimité.

À long terme, la guerre froide mit fin à l’unanimité programmatique issue de la Résistance. Il est significatif que les deux forces politiques qui se référaient le plus à la Résistance, le RPF et le PCF, aient été celles qui s’opposaient le plus durement. Très tôt, des résistants éminents déplorèrent que « l’héritage spirituel de la Résistance », pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alban Vistel publié en 1955, ait été oublié et dilapidé. Le vote des lois d’amnistie concernant Vichy en 1951 et 1953 fut mal accepté par nombre de résistants. Jean Cassou publia en 1953 un texte âpre et superbe, La Mémoire courte, dans lequel il s’insurgeait avec amertume contre l’amnésie qui lui paraissait alors l’emporter. Au fil des ans, on trouva la même thématique sous bien d’autres plumes résistantes, notamment celles des philosophes Georges Canguilhem et Vladimir Jankélévitch.

 

Pour quelles raisons n’a-t-on pas assisté sous l’impulsion d’Emmanuel d'Astier de la Vigerie (chef de Libération) et d’Henri Frenay (chef de Combat) à la création d’un grand parti de la Résistance pour prendre en mains la vie politique ?

Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Henri Frenay étaient les chefs des mouvements qu’ils avaient fondés. Or, les mouvements se caractérisaient précisément par le fait qu’ils avaient été créés ex nihilo avec des gens venus de tous les horizons. Ils n’avaient pas de programmes précis qui les auraient différenciés clairement les uns des autres. Ils ne pouvaient pas se revendiquer d’une tradition longue. Il y avait parfois entre les chefs de mouvements – d’Astier et Frenay notamment – de solides inimitiés liées aux aléas de la vie clandestine et aux sorts différents que les uns et les autres avaient connus pendant l’occupation. En sorte que ce qui avait fait la force des mouvements dans le paysage de désolation de 1940 et dans la clandestinité, - c’est-à-dire leur fraîcheur, leur absence de liens, voire de compromissions avec une IIIe République qui avait alors très mauvaise presse indépendamment même de la propagande insistante de Vichy en ce sens -, se muait en handicap la paix revenue.

Le Mouvement Républicain Populaire, créé à Paris en novembre 1944 et rassemblant la majeure partie des résistants catholiques sur un programme de « révolution par la loi », connut un succès fulgurant à la Libération en devenant d’emblée la deuxième force politique du pays aux élections d’octobre 1945. S’il demeura durant toute la IVème République un parti important, il ne cessa ensuite de dépérir et fut en quelque sorte enterré dans la plus stricte intimité avant la fin des années 1960. Quant à l’UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance), seule formation politique issue exclusivement de la Résistance, née le 25 juin 1945 et constituée sur la base d’une fédération de mouvements de Résistance, on y trouvait l’ensemble de la génération politique issue de – ou passée par – la Résistance. Elle essaya de renouveler le personnel et la vie politique mais dut vite se contenter d’être un petit parti de gestion des affaires de la République.

 

Plus de 60 ans après la fin du second conflit mondial, pensez-vous que la France pâtisse encore psychologiquement de cette collaboration avec l’ennemi Allemand qu’a représenté le régime de Vichy ?

Le souvenir de la collaboration avec l’occupant demeure vivace bien sûr. Toutefois, le fait que cette question ait été amplement traitée, par les études historiques et dans l’enseignement à tous ses degrés, au moins depuis le début des années 1970, a sûrement contribué à atténuer les séquelles psychologiques de ce traumatisme mémoriel. Le régime de Vichy et la collaboration ont été étudiés en profondeur et presque sous tous les angles envisageables. C’est peut-être paradoxalement la Résistance qui demande à être mieux étudiée et connue encore de nos jours dans la mesure où la connaissance et les représentations qu’on en a en ce début de XXIe siècle semblent passablement schématiques. L’étude du monde souterrain de la Résistance est particulièrement complexe et elle a, en France et plus généralement en Europe sous l’angle d’études transnationales, encore de beaux jours devant elle…

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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