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Entretien avec Bruno Tertrais, politologue

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« Le catastrophisme est dans l’air du temps et l’a d’ailleurs toujours été, mais pour l’instant, les prévisions les plus noires ne sont jamais avérées. »

 

tertrais

En plein marasme économique et financier, à l’heure où les titres des médias oscillent entre tsunamis, tremblements de terre ou risques nucléaires et que les conséquences d’une révolution au cœur des pays du monde arabe laisse un grand point d’interrogation concernant l’avenir, le politologue et maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, Bruno Tertrais, a publié un ouvrage qui, de prime abord, pourrait faire sourire : L’apocalypse n’est pas pour demain : pour en finir avec le catastrophisme. Alors, habile contre-pied à la morosité ambiante quasi généralisée ou réalité profonde ? Réponse du principal intéressé !

 

 

Comment peut-on aujourd’hui être optimiste quant à l’avenir du monde alors qu’au niveau de l’économie, de l’environnement, du chômage… de nombreux voyants sont au rouge ? 

Il est vrai que la situation économique et financière n’est pas réjouissante, mais il convient d’aborder le monde dans une perspective beaucoup plus large. Dans L’apocalypse n’est pas pour demain : Pour en finir avec le catastrophisme, je démontre que nos conditions de vie ne cessent de s’améliorer et que nous n’avons pas de raison de penser que les choses vont changer. Il est donc raisonnable de penser que nos conditions de vie vont continuer à s’améliorer. J’invite d’ailleurs le lecteur à se dégager de la situation immédiate pour voir l’évolution de notre vie dans son ensemble. Le catastrophisme est dans l’air du temps et l’a d’ailleurs toujours été, mais pour l’instant, les prévisions les plus noires ne sont jamais avérées.

 

Le monde est donc en meilleure santé que ne le laissaient présager les prospectives réalisées il y a 40 ou 50 ans sur ce que serait le XXIe siècle ? 

Il n’est pas nécessaire de remonter si loin dans le temps ! Dans les années 1980, on nous annonçait déjà la fin des ressources pétrolières dans un avenir proche, ainsi qu'une dégradation importante de notre environnement combinée à une terrifiante famine mondiale ! Je constate avec joie que toutes ces perspectives terrifiantes se sont heureusement révélées inexactes. Aujourd’hui, les mêmes scénarios catastrophe, souvent relayés par les mêmes personnes qu’il y a deux décennies, sont toujours d’actualité et, là encore, il n’y a aucune raison pour qu’elles se déroulent plus actuellement qu’il y a 20 ou 30 ans.

 

Pensez-vous que les médias participent amplement à ce catastrophisme ambiant ?

La médiatisation ainsi que la large circulation de l’information contribuent en effet au catastrophisme. Avec les chaînes d’info en continu et Internet, les événements sont aujourd’hui vécus en temps réel par les populations. Rien ne passe sous silence alors qu’auparavant, seuls le journal de 20 heures et les quotidiens d’informations relayaient ce qui pouvait se passer à l’autre bout de la planète. Tout est désormais répercuté en boucle, ce qui ne fait que renforcer cette idée selon laquelle pas une seule journée ne se passe sans qu’une catastrophe ne se produise. Cet élan de catastrophisme n’est pas lié qu’aux médias. J’appelle cela les 4 M. Il y a la modernisation (plus nous sommes protégés par la technologie et plus le risque nous paraît insupportable), la mondialisation (besoin de se créer de nouvelles peurs depuis la fin de la Guerre froide), la médiatisation que nous avons évoquée et enfin la modélisation (pronostics négatifs de l’avenir au niveau des ressources naturelles ou de la biodiversité, que l’on prend comme paroles d’évangile alors qu’elles ne sont que des prévisions).

 

Le monde politique bâtit-il ses campagnes sur ce catastrophisme plus que sur de véritables idées ?

Cela a toujours été le cas ! Au XIXe siècle, on dénonçait déjà la peur comme moyen de pression des gouvernants. On peut d’ailleurs remonter jusqu’au Moyen Âge où les peurs habilement utilisées servaient de ciment politique et social. Le but d’un dirigeant est de dire : « Les menaces sont là, vous pouvez craindre pour demain, mais heureusement pour vous, je suis là pour vous protéger ! » On constate qu’aujourd’hui, en politique, rien n’a changé !

 

Si malgré les prédictions de fin du monde en 2012 prêchées par certains, comme vous le dites dans votre ouvrage « l’apocalypse n’est pas pour demain », comment voyez-vous l’avenir de notre monde ?

La perspective optimiste s’impose dans la durée même si, j’en conviens, tout ne va pas bien pour tout le monde. Au niveau de l’alimentation, de la santé, des ressources naturelles, je ne vois aucune raison de penser que les choses vont empirer dans les années à venir. La société humaine a toujours été capable de s’adapter aux mutations diverses, soit par la technique, soit par le marché. Après l’incident de Fukushima qui a tenu le haut de l’affiche médiatique durant trois semaines, on nous disait que le monde était en danger et que l’énergie nucléaire montrait là son réel danger. Aujourd’hui, tout cela est oublié et les répercussions mondiales dramatiques que les plus pessimistes prévoyaient se sont révélées fausses. Une information chasse l’autre, c’est aujourd’hui le grand jeu des médias.

Quelles vont être les répercussions des révolutions dans le monde arabe au niveau géopolitique ?

Je constate que ces révolutions confortent mes thèses. On assiste depuis deux siècles à une montée progressive de la démocratie, et la proportion de la population mondiale vivant au sein d’un régime démocratique ne cesse actuellement de croître. Je pense que l’aspiration à la liberté est une chose universelle et, heureusement, le côté autocratique est en train de disparaître. Bien sûr, dans les pays du monde arabe, la démocratie ne va pas s’installer du jour au lendemain, il faudra du temps. Mais je pense que cette vague libératrice du printemps arabe a définitivement emporté les régimes autoritaires pour laisser place au choix des populations.

 

Les médias comme le gouvernement italien ont énormément mis en avant les flux migratoires, conséquences directes de ces révolutions. On sait que la question de l’immigration est un sujet sensible. Pourquoi en faire une crainte vis-à-vis de la population ?

Les flux migratoires sont une crainte récurrente au sein des démocraties européennes. Cette peur de l’autre, de l’étranger est un thème que l’on ne cesse d’employer. Si l’Italie a manipulé cette crainte, c’est avant tout que le gouvernement Berlusconi ne souhaitait pas voir le régime libyen tomber. La réalité est que les flux migratoires depuis l’Afrique du Nord vers l’Europe demeure un phénomène assez limité. Il n’y a en effet jamais eu dans l’histoire de flux massif dans un laps de temps très court. La peur de l’invasion barbare que certains utilisent dans leur argumentaire politique ne correspond en rien à une réalité historique.

 

Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur le nucléaire. On parle aujourd’hui d’un arrêt progressif de l’énergie nucléaire. Pensez-vous que ce projet soit viable ?

Cela dépend essentiellement du type de société dans lequel on veut vivre. Les Occidentaux sont-ils prêts à payer plus cher l’électricité, je n’en suis pas sûr ! Sur le papier, tout est possible. Mais il ne faut pas oublier que le débat sur le nucléaire doit porter sur les coûts. Les risques du nucléaire me semblent en tout cas fortement exagérés, et il serait dommageable de renoncer totalement à cette énergie qui, jusqu’à présent, a prouvé ses bienfaits.

 

 

Pour vous, le nucléaire, source de peur pour certains, est avant tout la garantie d’une paix durable. Une force de frappe en Iran ne vous inquiète donc pas ?

Effectivement, ce paramètre fait partie des sujets sur lesquels on ne peut pas être optimiste. Il convient cependant de distinguer la crainte à moyen terme de celle à long terme. Le nombre de guerres dans le monde est en forte diminution depuis vingt ans. Le danger essentiel d’une force nucléaire iranienne est de savoir ce que le régime essaiera de faire lorsqu’il possédera enfin cette force de frappe avant tout dissuasive. En effet, fort heureusement, depuis 1945, aucun pays doté de l’arme nucléaire ne l’a utilisée.

 

Aujourd’hui, la crainte du bloc de l’Est a été remplacée par une crainte de l’islamisme. Pensez-vous que les prochaines tensions puissent être religieuses et non plus politiques ?

On note en effet que dans les conflits identitaires, la dimension religieuse est bien plus présente qu’elle ne l’était il y a trente ans ! L’article de Samuel Huntington prévoyait ainsi les grandes lignes des conflits futurs, mais cela n’a heureusement jamais été validé par les faits. (Le Choc des civilisations – en anglais : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, est le titre d'un essai d'analyse politique rédigé par l'Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard, paru en 1996 et traduit en français en 1997. Très controversé depuis sa parution, l'ouvrage a donné lieu à de nombreux débats. Le projet de Huntington est d'élaborer un nouveau modèle conceptuel pour décrire le fonctionnement des relations internationales après l'effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980. Toutefois, il ne prétend pas donner à son modèle une validité qui s'étend forcément au-delà de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle et s'appuie sur une description géopolitique du monde, fondée non plus sur des clivages idéologiques « politiques », mais sur des oppositions culturelles plus floues, qu'il appelle « civilisationnelles », dans lesquelles le substrat religieux tient une place centrale, et sur leurs relations souvent conflictuelles.)

 

Le terrorisme est aujourd’hui principalement religieux et bien moins politique qu’il n’a pu l’être dans le passé. Comment expliquer ce phénomène ?

On a eu deux phénomènes simultanés. Une quasi-extinction du terrorisme dans les sociétés occidentales combinée à une forte poussée d’un terrorisme islamiste. Aujourd’hui, cette vague de terrorisme incarné par Al Qaida semble en voix d’extinction puisqu’il n’y a pas eu d’attentat particulièrement meurtrier en dehors de l’Afghanistan et de l’Asie du Sud. En Europe, ce mouvement extrémiste s’est heureusement tu depuis les terribles attentats de Londres et Madrid en 2004 et 2005. Cet échec des djihadistes s’explique par le fait que les populations arabo-musulmanes frappées de plein fouet par ces actes terroristes se sont enfin levées pour faire entendre leurs voix.

 

 

Les États-Unis sont eux aussi passés d’une intervention militaire armée pour protéger leur influence politique et économique à une guerre, comme en Afghanistan, contre le terrorisme. Quelles conséquences cela a-t-il eu, géopolitiquement parlant ?

Il est encore trop tôt pour faire le bilan. La dernière décennie a en effet été marquée sur le plan géopolitique par cette guerre que les États-Unis ont menée contre le terrorisme. Nous avons vu que cette tentative hors des frontières se soldait par un échec doublé d’une incapacité des pays occidentaux à organiser des opérations d’envergure suivies par des efforts de constructions ou de reconstruction des pays. En même temps, il faut noter que ce recours à l’outil militaire a permis de lutter contre les réseaux djihadistes afin de les couper de ces sanctuaires qui leur permettaient de former des troupes, future branche armée du terrorisme.

 

 

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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