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Entretien avec Frédéric Bardeau, auteur d’Anonymous

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« Robin des Bois était le chef d’une bande organisée. Anonymous n’est pas une bande et n’a pas de chef, là est la différence ! »

 

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Un banc de poisson qui nage dans le même sens et peut se séparer à tout moment, c’est ainsi que Frédéric Bardeau, auteur de l’ouvrage « Anonymous : Pirates informatiques ou altermondialistes numériques ? » décrit les membres qui se cachent sous le célèbre masque de Guy Fawkes, le héros de V pour Vendetta. Zorros du web pour beaucoup, pirates de la toile pour d’autres, de la Scientologie à l’Élysée, de Sony à Paypal, personne n’est à l’abri de ces génies de l’informatique qui adoptent à la lettre le slogan du « qui m’aime me suive » pour préserver Internet comme une zone de liberté absolue. Mais alors, qui sont ces anonymes et quelle est leur mission ? Réponse !

 

Comment est né le mouvement Anonymous ?

Le mouvement est né sur le forum anglophone 4chan.org. Crée en 2003 sur le modèle des célèbres sites japonais 2channel et Futuba Channel, 4chan était à la base un lieu d’échange où se retrouvaient les fans de mangas et de culture japonaise. On pouvait et on peut toujours participer à ce forum sans pour autant s’y inscrire et, dans ce cas, on apparaît comme anonymous (anonyme), ce qui permet de cacher son identité. C’est la qu’en discutant, en échangeant, en blaguant, que certains participants au forum ont commencé à se lancer des défis pour bloquer tel ou tel site. Leur nom était tout trouvé et la bannière est aujourd’hui mondialement connue, échappant à 4chan pour se répandre partout sur la toile.

 

Sait-on réellement qui sont les « membres » qui se cachent derrière ce mouvement ?

L’histoire veut, qu’au début de 4Chan, soit plutôt un espace pour des geeks, des hackers, des fans de jeux vidéo venus des États-Unis ou d’Australie qui ont donc participé à la naissance d’Anonymous, même si cela s’est rapidement et massivement démocratisé. Aujourd’hui, certains sont des pères de familles, des révolutionnaires, des indignés… La logique du mouvement veut que chaque personnalité se cache derrière le masque. Le FBI avait tenté, il y a un an et demi, un portrait-robot en vue de réaliser le profil type d’un anonymous. Le résultat correspondait en définitive à la moitié de la population américaine ! La force du « mouvement » est que chacun peut monter une attaque dans son coin et inviter les autres à le suivre. C’est le premier qui tire qui emporte la décision. Comme il n’y a pas de chef, de structure, mais simplement des espaces de discussion pour se retrouver, vouloir endiguer le phénomène est tout simplement impossible.

 

Comment vous êtes vous plongés dans ce milieu très fermé ?

Je suis tombé dedans en raison de mon métier. Comme je suis un spécialiste de la communication et de la mobilisation sur les ONG, notamment sur Internet, toutes les nouvelles formes de militantisme m’intéressent énormément. Lors de la fermeture de WikiLeaks, j’ai commencé à suivre de très près le phénomène Anonymous en compagnie de Nicolas Danet avec qui j’ai rédigé l’ouvrage sur la question. En nous inscrivant dans des salons de discussion, nous avons pu observer comment se préparaient les attaques. Le mouvement est basé sur la do-ocratie. L’un met en place une attaque qu’il échafaude et ceux qui sont partants viennent alors lui donner un coup de main. Dès que la cible est choisie, on sort du canal public de discussion pour rejoindre un canal privé afin de faire évoluer l’opération. Et là, pour y entrer, il faut montrer patte blanche car les Anonymous sont extrêmement paranoïaques ! Chacun amène alors une pierre à l’édifice technique nécessaire pour mener à bien l’attaque. Donc, si vous parvenez par miracle à entrer dans ce canal privé, ne pas participer activement revient à vous faire blacklister immédiatement. Les Anonymous connaissent l’informatique par cœur et une personne qui n’a pas les compétences techniques requises se fait vite démasquer. Parfois, effectivement, des opérations avortent car elles ont été repérées, mais comme le principe est basé sur la multiplicité des attaques et leurs diversités, il est tout simplement impossible de toutes les prévoir.

 

Quelles sont leurs motivations ?

Cela va dépendre d’une opération à l’autre. Certains le font uniquement pour le fun et cela ne va pas plus loin que ça. Certains le font pour la beauté de l’exploit technique et afin de montrer à l’administrateur du site que rien ne peut leur résister. D’autres encore pour des raisons politiques comme pour le printemps arabe ou en ce moment en Syrie. Certains organisent des attaques pour des causes environnementales, certains protestent contre la fermeture d’usines… C’est quelque chose de tout à fait protéiforme. Le seul dénominateur commun dans la globalité, c’est la défense de la liberté d’expression et la neutralité d’Internet. Une autre composante est que l’information doit être libre et ce sont les hommes qui ont le pouvoir sur les machines, pas l’inverse !

 

Pour quelles raisons les Anonymous se sont-ils appropriés le masque de Guy Fawkes, le héros de V pour Vendetta ?

Cela a débuté lorsque les Anonymous se sont attaqués à la scientologie en bloquant les sites les uns après les autres. Au départ, comme toujours, tout se concentrait sur la toile. Et puis, au fur et à mesure, les Anonymous ont été contactés par d’anciens adeptes de la scientologie qui leur ont livré de nombreux témoignages sur la façon dont les choses se déroulaient de l’intérieur. Là, pour la première fois, les Anonymous ont décidé de pousser plus loin leur action en descendant dans la rue afin de manifester contre la scientologie. Pour éviter le procès, ils ont été obligés de « s’anonymiser » afin de ne pas être reconnus et ont choisi le masque de Guy Fawkes, le héro de V pour Vendetta, une BD et un film décrivant une révolution contre une dictature, ces références étant populaires dans les milieux un peu geek, et collaient parfaitement à leurs valeurs consistant à redonner la liberté au peuple.

 

Quels sont aujourd’hui les plus gros faits d’armes des Anonymous ?

Le gros coup fondateur, c’est sans conteste l’attaque massive contre la scientologie en 2008. Cela les a fait connaître bien au-delà de 4Chan. La deuxième grande date, en décembre 2010, c’est lorsque les Anonymous ont massivement pris la défense de WikiLeaks. Le fait dont ils sont fiers, c’est leur attaque contre la société privée de sécurité HBGARY qui est liée à la CIA. Cette société avait décidé de démontrer qu’Anonymous n’était qu’un petit mouvement sans prétention dont ils allaient facilement pouvoir fournir tous les noms. Dans la semaine qui a suivi, des Anonymous se sont introduits sur les serveurs de HBGARY et ont dérobé les échanges de mails entre les tops managers de la société. Ils ont démontré que HBGARY avait lutté activement contre WikiLeaks et ont publié cela au grand public. Résultat, le PDG de cette société a été obligé de démissionner. Un autre fait d’arme célèbre est le blocage pendant plusieurs semaines de la Playstation network de Sony afin de protester contre la politique de ce groupe peu ouverte sur les droits et les ayants droit. Sony avait fait un procès au hacker qui avait jailbreaké la Playstation et l’Iphone et cela, les Anonymous ne l’ont pas du tout accepté. La dernière action massive et incomparable au niveau de la puissance de feu a été la réaction après la fermeture de Megaupload. Des centaines de sites à travers le monde ont été bloqués pendant plusieurs jours et tout cela spontanément, sans chef.

 

Comment concrètement peut-on contourner les protections de sites informatiques sur des sites aussi protégés que ceux du FBI ou de l’Élysée ?

Toutes les attaques ne demandent pas les mêmes compétences. Bloquer des sites par un déni de service, en organisant une connexion massive via un petit logiciel (LOIC, refref, HOIC…) qu’il suffit de télécharger ne demande aucune compétence précise. Cette attaque, la plus simple mais au demeurant très efficace, a pour effet de saturer le site et donc de la bloquer pendant un lapse de temps assez court. Le deuxième niveau d’attaque consiste à modifier les URL d’un site. Vous passez sur un site, vous scannez une faille et vous l’exploitez. Le problème est de ne pas se faire repérer en masquant son IP. Cette attaque demande déjà un niveau de compétence certain. Le troisième niveau d’attaque consiste à s’introduire sur un serveur pour voler des donnés. Là, il faut déverrouiller les codes d’accès et être capable de se promener sur un site sans y laisser la moindre trace. On rentre, on se balade on copie des fichiers et on repart. Ce type d’attaque est bien évidemment réservé à une élite de très bons informaticiens, les hackers.

 

L’esprit de liberté totale de la toile défendu par les Anonymous constitue-t-il selon vous une cause juste ?

Depuis le début du Web, dans la technologie, il y a cette idée que l’Internet est une zone à part, construite par les utilisateurs qui font progresser le réseau en apportant leur pierre à l’édifice. Dans la cyberculture, il y a également cette idée d’autonomie temporaire où personne n’a plus le droit au chapitre qu’un autre et les hackers se chargent de le rappeler. Ce ne sont pas ceux qui font la loi dans le monde réel qui tiennent les rênes de monde virtuel. La liberté doit donc rester la même pour tous avec ce que cela engendre de choses bonnes comme de mauvaises. Les Anonymous sont hostiles à toute forme de législation de la censure sur le Web et comptent bien faire respecter cet état de fait.

 

La contestation par le biais du Web est-elle selon vous l’avenir de la cause altermondialiste ?

Il y a aujourd’hui une jonction entre le net et la rue, même si on ne sait pas ce qu’elle va devenir et engendrer. La défense de l’internet libre neutre et ouvert a des effets dans le réel et ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les ponts entre monde réel et virtuel sont de plus en plus nombreux. Anonymous est très proche d’une forme d’altermondialisme numérique qui lutte contre de vrais dictateurs et va jusque dans la rue pour s’exprimer, cela va, je pense rapidement dépasser le phénomène de geek et hacker, c’est déjà le cas depuis la chute de Megaupload. La force, comme la faiblesse d’ailleurs, de ce mouvement et qu’il n’y a pas d’institutionnalisation dans le domaine politique, pas de vocation a renoncer à son anonymat… Cela va finir par imposer des idées autour desquelles de plus en plus de personnes se rassembleront.

 

Traquer et arrêter des Anonymous comme ce fut le cas récemment en France, n’est-ce pas une action purement médiatique ?

Face à l’activisme et aux hackers, la réaction a hélas toujours été la même, la criminalisation. Le fait de faire des coups de filet et de vouloir faire un exemple ne sert à rien. Il y a toujours eu des hackers d’élite passant au travers des mailles du filet et des jeunes amateurs comme en 2010 ce pauvre gamin d’Auvergne qui avait payé pour tout le monde alors qu’il avait juste téléchargé un logiciel et participé à une attaque DDoS. L’État, quel qu’il soit, tente de démontrer qu’il garde la main sur le Net en faisant des exemples comme ce fut le cas pour Megaupload. Mais il faut comprendre que ce site n’est que l’arbre qui cache la forêt. Cette politique pousse les gens à être encore plus clandestins et à contourner les législations. Au lieu de tenter de dialoguer, de comprendre, on radicalise le mouvement en le montrant du doigt. Coupez une tête et dix autres apparaissent. Comme, de surcroît, Anonymous n’a pas de chef, cette répression n’apportera aucun résultat.

 

« Les corrompus nous craignent. Les intègres nous soutiennent. Les braves nous rejoignent. » Les Anonymous sont-ils les robins des bois du Net ?

Ils ont effectivement un côté défenseurs des opprimés du Web. Ils volent par exemple des numéros de cartes bancaires pour faire des dons à des ONG, mais il y a aussi des attaques moins glorieuses. Le mouvement est tellement protéiforme et diversifié qu’il est impossible de le résumer. Robin des Bois était le chef d’une bande organisée. Anonymous n’est pas une bande et n’a pas de chef, là est la différence !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis 

 

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