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Entretien avec Clément Wittmann, candidat de la décroissance à l’élection présidentielle 2012

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« Les verts sont aujourd’hui embourbés dans des plans de communication et ne sont plus reliés à ce que doit être l’écologie »

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« Quand on partait de bon matin. Quand on partait sur les chemins. À bicyclette… » Suivant à la lettre le précepte d’Yves Montand, c’est sur sa petite reine que Clément Wittmann est parti battre villes et campagnes hexagonales pour tenter d’obtenir le saint Graal des 500 signatures nécessaires à sa candidature aux prochaines élections présidentielles. Ce candidat atypique de la décroissance dans un monde qui, en pleine crise économique, sociale et financière, tente de relancer la machine à production, offre un bol d’air frais face aux discours prémâchés des grosses écuries politiques. Ardent défenseur depuis plus de 30 ans de l’écologie, en vue de protéger un écosystème bien mal en point, c’est dans les petites salles communales que Clément Wittmann échange, écoute, comprend les problèmes de ceux et celles qui se sentent aujourd’hui loin d’un monde politique qui les ignore. Pour Agents d’Entretiens, le candidat nous livre ses craintes sur ce « monde immonde » que nous nous apprêtons à léguer à nos enfants. En selle ! 

 

 

D’objecteur de conscience à objecteur de croissance, quel a été votre parcours ? 

J’ai effectivement été tout d’abord objecteur de conscience en 1982/1983, puis je suis devenu objecteur de croissance après une vingtaine d’années passées chez Europe écologie. J’ai rapidement compris que le concept de croissance était un concept de guerre déclarée à l’écosystème. L’idée même de croissance est une imposture dans tous les sens du terme. Le PIB, par exemple, a été multiplié par 30 entre 1960 (2 000 milliards de dollars) et 2007 (54 000 milliards de dollars). Cela a-t-il pour autant empêché le monde occidental de sombrer dans une profonde crise économique et sociale ? La première condition pour qu’un débat d’idées s’instaure à nouveau, et que les décisions politiques ne soient pas l’apanage de quelques nantis, commence par un retour à un réel système démocratique, et non une oligarchie qui empêche les  « petits » candidats de s’exprimer. Les « grands » partis n’abordent jamais les vraies questions de fond comme l’écologie, qu’on ne peut régler que tous ensemble, en acceptant un mode de vie moins impactant. Un respect de notre environnement et une décroissance sont vitaux afin d’éviter la disparition prématurée de nos matières premières. Ceci ne peut être mis en place que si tout le monde est bien conscient de la menace qui pèse sur la survie de l’humanité. Le « toujours plus de profit » a des conséquences bien évidemment désastreuses sur l’écosystème, mais cela coûte également une somme d’argent colossale pour tenter de limiter la destruction de nos ressources naturelles. Pour vous citer un exemple, en France, 2 000 milliards de m3 d’eau vont devoir être dépollués de 7 millions de tonnes de nitrates et de 526 tonnes de pesticides, ce qui coûtera 600 milliards d’euros à l’État et aux collectivités locales. Bien entendu, ces derniers devront alors répercuter ces coûts sur les factures d'eau du consommateur. Précisons que pour retirer un kilo de pesticide, c'est 150.000 euros de déboursés ! Cet exemple nous prouve que, dans ce système ultralibéral, nous nous trouvons face à une collectivisation des coûts et à une privatisation des bénéfices. Ceci n'est, bien sûr, qu'une des nombreuses conséquences directes d’un dommage collatéral de la croissance.

 

Vous avez milité dans différentes structures associatives ou politiques à caractère écologiste. Vous sentez vous pour autant proche des Verts version 2012 ? 

Pas du tout ! J’observe avec tristesse que, depuis des années, ce parti, une fois arrivé au pouvoir, n’applique pas ce pour quoi il a été élu. Lorsque l’on pense que c’est Dominique Voynet, une fois ministre, qui a donné son accord pour l’ensevelissement des déchets nucléaires, on se demande si le terme « Verts » signifie encore quelque chose pour ces personnes. Les verts européens n’ont pas non plus empêché la pêche massive dans les eaux marocaines. Cette action a eu des conséquences désastreuses pour les travailleurs locaux qui se sont vus dépossédés de leurs ressources naturelles en poisson. Les verts sont aujourd’hui embourbés dans des plans de communication et ne sont plus reliés à ce que doit être l’écologie. C’est un parti qui orchestre un grand casting de candidats, sans véritable programme de fond. J’ai appelé José Bové, député européen, pour l’informer sur la situation des femmes esclaves au Sud de l’Espagne. J’attends toujours sa réponse ! Ces femmes qui viennent du Sénégal ou de Roumaine sont payées six euros pour neuf heures de travail après qu’on leur a retiré leur passeport, bien sûr. Les arcanes du pouvoir tuent la conviction, et je me mets à douter de la crédibilité des candidats qui s’engagent dans une élection et qui, hélas, font passer l’intérêt privé avant l’intérêt général.

 

Pourquoi avoir choisi de vous lancer dans la campagne présidentielle, n’est-ce pas une quête utopique ? 

C’est un combat très rude, mais que je ne pense pas que cela soit utopique. J’ai une passion pour la politique au sens noble du terme. Ma conviction profonde est une nécessité de changement de notre rapport au temps, aux autres, au profit. Pour produire des richesses, nous avons besoin de matières premières naturelles et de main-d’œuvre. Prétendre qu’une croissance infinie est possible ne peut être que le discours d’un imbécile ou d’un économiste. En France, on dépense tous les jours deux millions de barils de pétrole que nous n’avons pas. Nous sommes donc dépendants des autres sur ce point central de notre économie. Comme tout ceci n’est pas infini, je me demande ce que sera demain !

 

Vous êtes parti à vélo pour recueillir les 500 signatures nécessaires à votre candidature et, sur votre site, vous laissez vos coordonnées téléphoniques personnelles. C’est un grand bol d’air frais dans une classe politique qui semble de plus en plus éloignée de ses électeurs potentiels ! 

On doit être proche des gens ! Cette semaine, j’ai fait une réunion publique entre Verdun et Bar-le-Duc, et les personnes présentes étaient ravies d’avoir une vraie discussion, un échange. Nous assistons à une véritable rupture entre les élus et le peuple, aussi bien dans le mode de vie que dans la communication. Je suis attristé du niveau extrêmement bas de la campagne en terme de programme, de propositions concrètes. Les politiques ne souhaitent pas aborder ce qui pourrait remettre en cause le confort des gens, pour ne pas nuire à leur image. Je rêve de l’arbre à palabres africain, qui permet à tous de se poser et d’échanger. Réfléchir ensemble, recueillir des points de vue différents et avisés est la seule façon d’avancer, au-delà des inégalités de notre société. Doit-on oublier que l’on va laisser à nos enfants un monde immonde ?

 

Que vous a appris ce tour de France au contact des gens ? Quel regard portent-ils sur la politique et sur ceux qui les gouvernent ? 

La population a un regard désabusé, un profond désintérêt pour la politique. Ceux qui iront voter iront par devoir citoyen mais, à mon avis, peu par conviction. Ils ont fait l’expérience des gouvernements de gauche et de droite sans que rien ne s’améliore. La politique n’a plus d’impact, et les gens ont compris que malheureusement, aujourd’hui, l’économie gouvernait nos vies.

 

Vous êtes le parti des objecteurs de croissance. Comment peut-on être favorable à la décroissance dans un pays en pleine crise ? 

Le terme de crise nous est avancé depuis des décennies sans que l’on sache l’exacte définition du mot. En octobre 1981, juste après l’élection de François Mitterrand, le congrès du PS à Valence annonçait déjà des réformes de base faites malgré la crise. En 1976, Raymond Barre disait qu’il fallait sortir la France du marasme. Il faut donc déjà se pencher sur ce qu’il y a derrière ce terme avant de comprendre comment en sortir. Il faut stopper la psychose et utiliser un langage précis pour un état des lieux de la France et du monde aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, on sait que près de 50% des denrées alimentaires produites dans le monde occidental sont détruites (dates de péremption dépassées, gâchis…) Comment expliquer que l’on puisse arriver à de telles folies alors que nombreux sont celles et ceux au sein de notre société qui ne mangent pas à leur faim ? 

On peut mettre en cause un système qui se satisfait d’un éloignement entre production et consommation. La production mondiale peut nourrir 12 milliards d’habitants et nous ne savons pas en nourrir 7 ! C’est une question de répartition, et force est de constater que l’on viole donc l’article 25 des Droits de l’homme [« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. », ndlr]. Toutes les cinq secondes, un enfant sur Terre meurt de faim. Il est donc assassiné, puisque l’on serait capable de le nourrir.

 

Comme vous le déclarez, dans notre pays, le ratio entre un allocataire du RSA et les émoluments mensuels du plus riche PDG, 1,8 millions d’euros, est de 1 pour 4000. Comment, face à de telles inégalités, pouvoir encore évoquer une « justice sociale », concept qui est l’un des piliers de l’UMP pour son programme présidentiel de 2012 ?

Nous sommes, en tant qu’objecteurs de croissance, pour établir des limites et sortir de cette indécence en octroyant un revenu maximum. On ne peut accepter que les gens qui travaillent ne puissent se loger alors que d’autres concentrent un volume d’argent tel qu’ils ne savent même plus quoi en faire. On augmente la part du gâteau, mais on ne le partage jamais équitablement.

 

Le second tour de l’élection présidentielle, en espérant que l’on évite un second 21 avril 2002, a toutes les (mal)chances de voir Nicolas Sarkozy face à François Hollande. Dans un tel cas de figure, comment imaginer vous la France dans trois ou cinq ans ? 

J’ai de fortes craintes ! Je vais continuer le combat d’une façon ou d’une autre. Soit la sortie de ce monde immonde se fera de manière civilisée, ou alors elle se fera de façon très violente, si jamais les plus nantis restent obtus dans un mode de vie consumériste. Cette arrogance des puissants qui refusent de partager se finira à mon sens dans la violence. Il faut un travail d’éducation populaire pour que tout le monde pense à demain et au legs qu’ils laisseront derrière eux. On a tout pillé dans les pays du Sud et on voit ce que cela donne aujourd’hui. Cette inégalité a t-elle empêché le monde occidental de connaître la crise ?

 

Sur votre site, sur le ton de l’humour vous proposez, au 100e maire qui vous soutiendra un séjour aux Maldives en compagnie de Cécile Duflot. Vous ajoutez : « Cette promesse, comme toutes les promesses des politiciens classiques, évidemment, n'engage que ceux qui veulent bien l'écouter, il est donc inutile de croire que cette annonce est sérieuse. » Les Français n’ont plus confiance en leurs politiques, ce qui, malheureusement, favorise les extrêmes. Croyez-vous que le lien entre le monde politique et nos concitoyens puisse se nouer à nouveau ? 

Non ! Il y a une rupture consommée. Seules des annonces fortes pourraient changer le regard des gens. Il faudrait une modification radicale de notre système pour que tout le monde puisse avoir la parole. La base d’une démocratie n’est-elle pas que tout le monde puisse s’exprimer et donner son point de vue sur la façon dont il imagine la société ? En 1981, j’avais voté pour François Mitterrand en raison de ses 110 propositions qu’il a malheureusement rapidement oubliées. C’était une première trahison ou un renoncement. Égalité des salaires hommes-femmes, référendum sur le nucléaire, limitation de l’extension des hypermarchés, engagement de la France sur la voie du désarmement… Tout cela, il ne l’a pas fait ! Si, dans les écoles, on enseignait, comme le président Mitterrand s’y était engagé, plus de philosophie et d’histoire, notre pensée n’en serait pas là. Ce n’est pas en fonction du nombre d’objets que l’on possède que l’on mesure le bonheur ! On peut très bien être heureux en allant chercher son pain à vélo et non avec le dernier 4x4 à la mode.

 

Notre société est un lièvre qui court vers toujours plus de productions et de profit. En conséquence, votre parti a choisi l’escargot comme emblème. Pensez-vous que, comme dans la fable de La Fontaine, l’animal lent puisse, sur la ligne d’arrivée, devancer son concurrent ? 

Je l’espère ! J’ai des périodes de doute bien sûr mais, lorsque j’ai des discussions spontanées dans les villages, avec des gens qui ont encore le temps d’échanger, je comprends qu’ils sont conscients de la folie de notre monde. Les gens subissent la vie et en ont perdu la maîtrise. La vitesse est devenue une dictature ! Regardez, il faut produire les volailles vite, les transporter vite, les tuer vite, les vendre et même les manger vite. Notre qualité de vie en est-elle améliorée pour autant ?

 

Comment expliquer que les grands médias ne donnent jamais la parole aux « petits » candidats pour ne véhiculer que les discours prémâchés des mêmes sempiternels partis politiques ? 

Dans mon cas, je l’explique facilement. Les services politiques savent que je suis en campagne, mais l’anti-consumérisme n’est pas à la mode par rapport aux annonceurs publicitaires des journaux, radios ou télés. Les médias ne sont plus libres, comme on pourrait le croire. Les journalistes subissent la pression des groupes privés qui leur font gagner de l’argent.

 

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis 

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