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Entretien avec Kilian Jornet, trailer de l’extrême

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« Une course, c’est un peu comme une vie, un chemin que tu prends avec des moments où tu vas bien et d’autres où tu luttes, des instants qu’il te faut vivre à 100 % pour ne rien regretter une fois que tu auras atteint la ligne. »

 

kjornet

Kilian Jornet est un extraterrestre ! À 23 ans, le natif de Catalogne enchaîne les victoires dans des disciplines aussi extrêmes que sont l’ultra-trail et le ski-alpinisme. À pied ou à ski, Kilian parcourt son univers de prédilection et dans lequel il a grandi, la montagne, dans des efforts physiques qui feraient passer le marathon pour une gentille randonnée pédestre dominicale. Des raids de près de 300 kilomètres, des dénivelés de 10 000 mètres, le tout en 30 heures, voici en quelques mots le quotidien de cet athlète hors-norme qui domine de la tête, des pieds et des spatules ces disciplines réservées à quelques passionnés durs au mal. Autour du Mont-Blanc, de la Corse ou sur les volcans de l’île de La Réunion, l’Espagnol défie la médecine et pousse son corps au-delà des limites de la résistance physique. Rencontre !

 

Pour ceux qui ne connaissent pas bien l’ultra-trail, peux-tu nous donner une idée des distances parcourues, des inclinaisons de pente de ce sport de l’extrême ?

La chose essentielle et magique avec la montagne, c’est que c’est un élément qui vit, et il est donc impossible de la résumer à de simples chiffres. Le temps, la végétation sont des paramètres cruciaux lors d’une course, et il est bien souvent difficile de les prévoir. Ces éléments peuvent rendre l’ultra-trail [l’ultra-trail désigne les courses à pied en nature d'une longueur supérieure à celle du marathon, soit 42,195 km. L'ultra-trail se pratique aussi bien en sous-bois qu'en montagne, dans le désert ou dans tout environnement naturel. Les puristes estiment que cette discipline commence en fait réellement au-delà de 100 km, tandis que ceux du trail placent la barre entre 50 et 70 km, ndlr] plus ou moins compliqué et donc influer sur ton propre résultat. Bien sûr, courir près de 300 kilomètres sur une course peut paraître un effort démentiel, mais je t’assure que, parfois, un kilomètre vertical peut être plus éprouvant qu’un ultra-trail de trente heures. La montagne, c’est avant tout l’émotion et les surprises que te réservent la nature et cela, il est très difficile de le transmettre sans le vivre !

 

Quelle est selon toi le trail le plus éprouvant physiquement, celui sur lequel tu as le plus souffert ?

En tant que coureur de haut niveau, je dirais que terminer une course, même de trente heures, est une chose facile à laquelle nous sommes préparés. Le plus difficile est de finir devant ! Sinon, à titre personnel, je pense que le Tahoe Rim Trail [épreuve autour du lac Tahoe aux Etats-Unis, ndlr], une course de 280 km faite en 38 heures non-stop, est vraiment un gros, très gros morceau.

 

Peux-tu nous parler du ski-alpinisme, autre domaine dans lequel tu excelles ?

Le ski-alpinisme est certainement l’un des sports les plus complets. Il allie le ski de randonnée à peau de phoque ou les skis sur le dos et le ski alpin pour redescendre les versants. Ce domaine requiert du physique, de la technique, une grosse préparation, savoir anticiper les dangers, être à même de prendre des risques et une résistance hors-norme. C’est à mon sens le moyen idéal pour rechercher de grosses sensations en montagne.

 

En trail, tu es spécialiste des petites comme des longues distances. Quel est ton entraînement spécifique en fonction de la longueur de la course ?

Mes entraînements sont très différents en fonction du profil de la course. On ne peut pas comparer l’effort fourni sur un kilomètre vertical où tu dois courir 30 minutes à fond sur un niveau de dénivellation impressionnant et un ultra-trail de 20 heures où l’allure sera forcément plus douce. Tout est une question d’adaptation. Il convient donc de préparer son corps en conséquence.

 

Comment se déroule ton entraînement ?

En général, je m’entraîne le matin entre deux et quatre heures. Ensuite, je mange et je repars pour une heure. Après, je fais attention à bien récupérer. En tout, je m’entraîne environ 17 heures par semaine hors saison et de 30 à 35 heures en période de préparation intensive.

 

Tu as grandi à la montagne. Comment ce mode de vie en haute altitude en compagnie de ta famille t’a-t-il guidé vers le trail et le ski-alpinisme ?

Mes parents et mon enfance passée dans un environnement montagneux ne m’ont pas guidés vers le sport mais vers un véritable amour pour la montagne, une envie débordante de m’intégrer dans ce domaine si merveilleux. Ce n’est que vers l’âge de treize ans que je suis entré au centre technique de ski-alpinisme. Le trail est venu quatre ans après, au départ comme entraînement estival au ski-alpinisme.

 

As-tu un régime alimentaire spécifique lors de la préparation d’un trail ?

Pas vraiment ! Je dis qu'il faut toujours garder un truc à améliorer dans le futur et, pour moi, c'est la nutrition. En fait, je mange tout ce dont j’ai envie, beaucoup de pâtes, de pizzas et un peu de viande.

 

Que prends-tu pendant le trail afin d’éviter la fringale et la déshydratation ?

Cela dépend de la course. Si elle est courte, j’utilise des gels et de l'eau. Sur un long trail, cela dépend de la température, mais généralement, j’opte pour de l'eau, des aliments liquides, des pommes de terre, du riz, du thé, du sel et quelques sandwiches. Il est primordial de pouvoir anticiper la faim et la baisse de régime sur un ultra-trail. Le corps est mis à rude épreuve, et il faut vraiment bien se connaître afin d’éviter d’aller trop tôt puiser dans ses réserves et risquer la fringale ou encore la défaillance.

 

Pour les trails longues distances, doit-on compter sur sa tête autant que sur son corps pour arriver au bout de l’effort ?

Il est impossible de dissocier l’un de l’autre sur des épreuves qui demandent une telle débauche d’énergie ! La tête est même la chose primordiale qui permettra à ton corps de se surpasser, d’aller au-delà de la douleur et de ton potentiel. Sur des épreuves qui durent plus de 30 heures, il vaut mieux être psychologiquement fort. Lorsque tu te retrouves seul face à toi-même sur des pentes abruptes en plein soleil ou dans le froid, si tu n’as pas un mental en acier, les choses vont très rapidement se compliquer, même si tu te sens bien physiquement.

 

As-tu recours à une préparation mentale ?

Pas vraiment ! Je me connais bien, physiquement et mentalement, et cela m’aide énormément lors des compétitions. Le truc, c’est que je ne considère pas mes courses ou mes entraînements comme du sport, mais comme le moyen de me retrouver au milieu de mon élément, celui que j’aime : la montagne. En plus, le fait d’avoir deux saisons en une avec le trail et le ski-alpinisme est un merveilleux moyen afin de garder une motivation optimale dans chaque discipline.

 

Comment te motives-tu en course en cas de légère défaillance physique ?

Lorsque je prends le départ d’une course, qu’elle dure trente minutes ou trente heures, je n’ai qu’une seule chose en tête : passer la ligne d’arrivée. Je sais parfaitement qu’avant de passer la ligne, sur des épreuves si éprouvantes et qui demandent un tel effort, tout peut se passer. Pour moi, une course, c’est un peu comme une vie, un chemin que tu prends avec des moments où tu vas bien et d’autres où tu luttes, des instants qu’il te faut vivre à 100 % pour ne rien regretter une fois que tu auras atteint la ligne. Lorsque j’ai une défaillance physique, je tente au maximum de faire fonctionner mon mental. Je me concentre sur des images, un paysage, des choses plaisantes qui me permettent de rendre l’esprit plus fort que le corps.


Peux-tu nous décrire les trails mythiques que sont le GR20 de Corse, l’ultra-trail du Mont-Blanc et le Tahoe Rim Trail aux États-Unis ?

Décrire ces trails par de simples mots est quelque chose d’impossible. Le trail, c’est la nature, l’émotion, le dépassement de soi… Un sentiment qu’il faut vivre pour bien le comprendre. Les trails que tu viens de citer sont à mon sens les plus beaux, les plus intenses du parcours. Chaque trail a sa propre vie, ses propres caractéristiques, son propre charme. Chaque course est, en ce qui me concerne, une vie différente qui ne peut pas s’interpréter en temps ou encore en distance parcourue, mais véritablement en émotion. Ce sont ces émotions qui jaillissent en moi à l’évocation de ultra-trails mythiques, et non le fait de les avoir remportés.

 

Le ski-alpinisme comme le trail sont-ils pour toi des disciplines symboles de liberté absolue et d’osmose avec la nature ?

Une liberté absolue, pas réellement ! La liberté face à la montagne est relative puisque l’élément naturel sera toujours plus fort que toi. Quant à l’osmose avec la nature, il paraît qu’on l’a perdu ! L’être humain ne se souvient plus qu’il était, et qu’il est encore, un animal ! Les sports que je pratique sont un moyen de m’exprimer dans le milieu que je connais le mieux et que j’aime. Cela m’offre la chance de ressentir des émotions que je ne retrouverais nulle part ailleurs.

 

À 23 ans, tu as déjà quasiment tout gagné en trail comme en ski-alpinisme. Comptes-tu te lancer d’autres défis comme l’iron man ou le marathon par exemple ?

Non ! Le sport n'est que le moyen de m'explorer intérieurement dans un environnement naturel que j’aime par-dessus tout. Le principal c'est le milieu, pas la performance !

 

Crédit photo : Salomon

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

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