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Entretien avec Jean-Éric Ougier, pyrotechnicien

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« Je peste sur la méconnaissance des médias comme des milieux dits “culturels” concernant le feu d’artifice, qui est un art certes populaire, mais un art à part entière ! »

 

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Si, pour la plupart, feu d’artifice rime avec 14 juillet, bruits assourdissants et déluge de couleurs dans le ciel, c’est oublier un peu vite qu’au XVII et XVIIIe siècle, cette maîtrise du feu était considérée, à juste titre, comme un art à part entière. Pyrotechnicien de renom, Jean-Éric Ougier tente, par son travail d’orfèvre, de balayer cette image purement festive du feu d’artifice lors de spectacles qui mêlent poésie et émotion. Avec les pyroconcerts, l’homme a développé un concept unique où musique et magie visuelle s’imbriquent à merveille. Le 30 juin, l’artificier fera une halte très attendue au Parc André Citroën à Paris pour célébrer l’année du bicentenaire de l’un des plus grands pianistes de tous les temps, Franz Liszt. Accompagné de ses amis François-René Duchâble (piano) et de l’acteur Claude Brasseur qui récitera des textes du génial compositeur Hongrois, Jean-Éric Ougier mettra tous nos sens en éveil dans une sublime salle de concert à ciel ouvert où Franz entrera en Liszt.


Comment est née l’idée des pyroconcerts ?
L’idée a germé à Talloires en Haute-Savoie, lieu où je réside. Le pianiste François-René Duchâble (virtuose français qui jouera les œuvres de Liszt lors du concert du 30 juin), qui est un très bon ami, habite en face de chez moi, de l’autre côté du lac d’Annecy. François-René était à cette époque en pleine réflexion quant à la transmission de la musique auprès du public. Tout comme moi, il est ébloui par la beauté que nous offre la nature, et il a eu envie de sortir la musique classique des salles guindées et obscures dans lesquelles elle se cantonne bien souvent. Contrairement à d’autres pianistes, François-René aime, pour s’inspirer et donner le meilleur d’une œuvre, se servir d’un soutien visuel, d’un feu d’artifice abordé non comme un phénomène de foire mais comme un élément pictural. Il avait assisté à un des spectacles que j’avais réalisés sur la baie de Talloires et de là, a germé l’idée d’un concert de musique classique agrémenté d’éléments pyrotechniques. Aujourd’hui, nous fêtons la 17e édition des pyroconcerts de Talloires qui, chaque année, réunissent de grands noms du classique et du jazz pour des moments féeriques. La genèse de ces spectacles est également une belle histoire d’amitié puisque pour le pyroconcert « Liszt Hongrois ! » qui se déroulera le 30 juin prochain au Parc André Citroën à Paris, c’est lors d’une discussion avec mon ami Jean-Yves Clément (Commissaire général de l’année Liszt) qu’est née l’idée de ce spectacle musical (François-René Duchâble au piano), visuel et auditif (les textes de Liszt seront lus par l’acteur Claude Brasseur.)

Est-ce plus le lieu dédié au spectacle ou la thématique du spectacle qui vous inspire lors de la conception pyrotechnique ?
Les deux ! Au départ, j’avais prévu de donner le spectacle de Liszt dans le Parc des Buttes-Chaumont, haut lieu du romantisme selon moi, et qui cadrait admirablement avec le personnage qu’était Franz Liszt. Je ne connaissais pas vraiment le Parc André Citroën mais, en découvrant ce lieu, j’ai été très inspiré par son aire de jeu pour le moins variée. Cette structure contemporaine va nous permettre d’aborder le côté innovant du romantisme. Ce terme n’est pas, comme les gens l’imaginent, l’image d’Épinal du garçon follement amoureux aux pieds de sa belle. Le romantisme est le symbole d’une force énorme, d’une rébellion, d’un désir profond de changer le monde. C’est un courant d’une extraordinaire modernité.

À son apogée, aux XVIIe et XVIIIe siècles, le feu d'artifice était considéré comme de la création artistique. Regrettez-vous qu’il soit plus aujourd’hui un divertissement, disons, populaire ?
Oui, je le regrette ! Je peste sur la méconnaissance des médias comme des milieux dits « culturels » concernant le feu d’artifice, qui est un art certes populaire, mais un art à part entière ! Le feu est une matière et le feu artistiquement domestiqué s’adresse à tous sans barrière d’âges, d’origines, de classes sociales… Le feu d’artifice est universel comme le sport, la musique, et le cantonner à une obligation de 14 juillet est une chose stupidement restrictive. Aujourd’hui, pour les gros feux d’artifices, nous devons répondre à des appels d’offres comme si cela s’apparentait à la construction d’un pont ou d’un lycée ! Imaginer que la qualité d’un feu est contenue dans la quantité est une aberration qui me dépasse. Un feu se pense en termes d’émotions, celles que vous êtes capable de transmettre au public. Il ne suffit pas de faire apparaître dans le ciel le plus d’explosions possible, mais il convient de les coordonner convenablement pour véhiculer un message, raconter une histoire, du prologue au chapitre final. C’est d’autant plus choquant que le feu d’artifice est sans conteste le spectacle qui rassemble le plus de monde. Chaque année, le feu du 14 juillet à la Tour Eiffel fait se déplacer entre 500 000 et 700 000 personnes, plus que n’importe quel concert ou événement sportif.

Le feu d’artifice doit, selon vous, être considéré comme un art à part entière ?
Pour se faire, il faut un effort des artificiers eux-mêmes, mais également des politiques afin que les médias, bien peu réceptifs à cet art, parviennent à changer leur point de vue sur la question. Pour vous donner une idée, concernant notre spectacle du 30 juin et le pyroconcert sur Liszt, des dizaines de dossiers de presse ont été envoyés et seuls trois journalistes y ont porté de l’intérêt. C’est incompréhensible et pourtant, c’est ainsi !  

En quoi l’informatique a-t-elle à ce point modifié la pyrotechnie ?
Lorsque l’on élabore un feu d’artifice, l’informatique a un apport essentiel. Il permet de coller chorégraphiquement à la musique au centième de seconde. Ensuite, on choisit les matériaux que l’on va utiliser pour le spectacle, dans un souci de faire passer une émotion, une sorte de support visuel à une partition déjà écrite. Nous intégrons la bande musicale dans l’ordinateur en y insérant des repères sur lesquels nous allons attribuer tel ou tel feu. Bien sûr, lorsqu’on doit gérer entre 1500 et 2000 départs de feu pour un seul spectacle, tout doit être préprogrammé dans un souci de coller au plus près de la musique. Lors du spectacle, les départs de feu sont gérés automatiquement par l’ordinateur, sur lequel on peut reprendre la main à tout moment pour des soucis de sécurité.

Combien de temps vous a pris la préparation du spectacle Liszt Hongrois ?
J’ai une manière de travailler assez particulière. Il me faut beaucoup de temps – des mois – pour penser un spectacle, l’élaborer, le peaufiner dans mon esprit avant que l’idée finale ne germe. Pour le pyroconcert sur Liszt, j’ai commencé à me pencher sur la question en juillet 2010. J’ai besoin de connaître parfaitement le lieu où se déroulera le spectacle. Pour cette raison, je fais un premier repérage avant d’y revenir de nombreuses fois afin d’en connaître les moindres recoins. Pour l’inspiration, je me promène souvent dans les montagnes environnantes de Talloires, tout comme le fait mon ami François-René Duchâble, et je me laisse porter par le paysage. Mon esprit se met alors à vagabonder et les idées jaillissent.

Quel est le budget d’un tel spectacle ?
40 000 euros, rien que pour la pyrotechnie.

Liszt, connu pour sa virtuosité inégalable, est-il un musicien qui se prête merveilleusement à un spectacle pyrotechnique ?
Liszt est un musicien si riche et une personnalité tellement à part dans le monde de la musique classique qu’il colle parfaitement à un tel spectacle. Les textes qu’il a écrits et qui seront lus par Claude Brasseur sont si novateurs pour leur époque qu’ils se prêtent parfaitement à l’utilisation d’une palette visuelle, une illustration picturale de ses mots, de sa musique.

Pourriez-vous imaginer un spectacle pyrotechnique sur de la musique très intimiste, voire sacrée ?
La musique sacrée se prête en effet très bien à la pyrotechnie. J’aime d’ailleurs énormément l’Abbaye des Vaux de Cernay dans la forêt domaniale de Rambouillet qui se prête à merveille à ce genre de spectacle. On y trouve une paix intérieure, une élévation spirituelle inhérente à l’architecture de ce lieu magique. Je me souviens d’ailleurs d’un laboratoire pharmaceutique qui m’avait contacté afin de réaliser un son et lumière pour ses clients. Il y avait un dîner, et le spectacle devait précéder une soirée dansante avec un DJ. Les gens ont été si captivés par le spectacle, l’environnement religieux et l’émotion qui en émanait que, dès le son et lumière fini, ils sont tous allés se coucher. Le lendemain, en plaisantant, le représentant du laboratoire m’a dit : « Vous auriez pu me prévenir, cela m’aurait fait économiser la salle et le DJ ! » Les rois et les religieux du XVII et XVIIIe siècle avaient d’ailleurs bien compris le pouvoir intrinsèque du feu d’artifice. Il y a un aspect divin et magique dans cet art. Aujourd’hui, le public comprend la façon dont cela fonctionne mais, à l’époque, la foule était tout simplement subjuguée par ce spectacle. Comme l’expliquait Louis XIV dans ses mémoires, les feux d’artifice étaient utilisés à dessein sur la population  comme un message divin.

Comment trouver le juste milieu pour que la pyrotechnie ne fasse pas totalement oublier la musique ?
C’est à chaque fois une angoisse épouvantable ! On espère toujours avoir fait les bons choix afin que l’un n’empiète pas sur l’autre. Je dirais qu’il faut savoir manier une certaine montée en puissance. J’aime commencer par quelque chose de doux, des bougies qui s’éclairent çà et là, qui tapissent ensuite le sol comme le cadre d’un tableau, puis le ciel s’éclaire, la fumée s’invite dans le décor pour que ciel et terre ne fassent plus qu’un. À mon sens, sur ce type de concert, il est indispensable d’être mélomane afin de capter les finesses de la partition et les retranscrire au mieux de façon visuelle. C’est un exercice sur le fil du rasoir et, comme il n’y a pas de répétition, il existe toujours le risque de passer complètement à côté.

Pouvez-vous nous parler du concept de Land Art ?
Dans la pyrotechnie, je ne me lasse pas de répéter qu’il y a une multitude de possibilités. Soit on aborde le feu d’artifice comme un véritable show avec un déluge sonore et visuel dans le ciel sans réelle construction poétique,  soit l’on décide d’utiliser un décor naturel terrestre (land) pour jouer avec le relief, la nature et créer un véritable tableau éphémère artistique. Lorsque Christo, dont j’admire le travail, recouvre des îles de plastique rose, il n’y a aucune utilité dans sa démarche artistique, juste une conception du beau à laquelle on adhère ou pas. C’est cette inspiration inexplicable, ce désir de modifier un environnement pour tenter de le transcender qui m’anime au fond de moi dans le dessein de susciter chez les gens une émotion, quelle qu’elle soit !

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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