MUSIQUE

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Entretien avec Shani Diluka, la leçon de piano

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« La musique ne demande pas de preuve. Elle demande à être, à exister. »

 

shani

D’origine sri lankaise et née à Monaco, Shani Diluka est l’image même du métissage, un trait d’union culturel et musical entre l’Orient et l’Occident. Alors qu’elle aurait pu s’enfermer dans une bulle d’enfant prodige, la jeune pianiste a toujours su puiser dans l’art sous toutes ses formes pour réintroduire la musique classique dans son contexte historique et philosophique, retranscrivant ainsi au plus juste la substantifique moelle d’une œuvre. Après Grieg et Mendelssohn, la pianiste s’attaque, en compagnie du chef Kwamé Ryan et de l’Orchestre national de Bordeaux, aux concertos pour piano et orchestre n° 1 & 2 de Beethoven. Un choix musical qui, bien que gravé maintes fois par des interprètes de légende (Kempff ou encore Brendel, pour ne citer qu’eux) apparaît comme une évidence tant la modernité du compositeur allemand s’avère en parfaite adéquation avec l’approche pianistique de Shani Diluka. Rencontre avec une artiste rayonnante !

Être repérée à l’âge de 6 ans par la Princesse Grace de Monaco pour participer à un programme spécialisé de l’Académie Prince Rainier III change forcément votre vie. Cette enfance dédiée à la musique a-t-elle engendré des manques chez la petite fille que vous étiez ?
Le parcours d’un musicien ou d’un sportif, lorsqu’il commence très jeune, rime bien sûr avec une enfance un peu particulière. À l’âge de six ans, j’ai intégré une classe spécialisée où mon emploi du temps oscillait entre les études et la musique. J’ai d’ailleurs passé un bac économique afin de ne pas me couper du système scolaire traditionnel et pouvoir emmagasiner un bagage culturel, à mon sens, essentiel. Je pense que s’enfermer dans la bulle de l’enfant prodige n’est pas une chose très saine. Ce métier est difficile et, souvent, vivre sa jeunesse dans un monde en autarcie, fait que ces jeunes gens craquent lorsqu’ils arrivent à l’âge de 18 ou 20  ans. On m’a personnellement proposé à l’âge de 12 ans de rejoindre la Juilliard School et de ne faire que du piano, mais cette option ne me plaisait guère. C’est la raison pour laquelle, en accord avec mes parents, j’ai refusé.

Vos parents étaient assez étrangers à la musique classique. Votre parcours musical est donc le fruit, disons, du hasard !
Effectivement, la musique classique n’était pas présente dans mon univers familial. J’ai eu la chance d’être détectée par des tests en maternelle. Le programme spécialisé de l’Académie Prince Rainier III sélectionnait à l’époque de jeunes élèves après leur avoir fait reconnaître des rythmes, des mélodies… Le but était de déterminer si l’enfant possédait ou non une oreille musicale, une aptitude artistique. J’ai donc rejoint une classe d’une dizaine d’élèves. Au départ, mes parents n’étaient d’ailleurs pas trop chauds pour que je prenne part à ce programme. Finalement, la directrice les a convoqués et leur a fait comprendre que c'était une vraie chance pour moi, et que cette école d’un genre un peu particulier ne ferait en aucun cas de l’ombre à mon parcours scolaire. C’est donc grâce à moi que mes parents ont découvert le piano et la musique classique. Je suis parfaitement consciente du fait que ma carrière est le fruit de la destinée, et c’est la raison pour laquelle je relativise mon destin, ma place. Je me dis que tout est écrit et que la vie n’est qu’un enchevêtrement de choses que l’on ne contrôle pas et qui, au final, font ce que vous êtes. La musique a toujours été importante pour moi et je pense que, même si je n’avais pas été pianiste, j’aurais opté pour quelque chose d’artistique. Dans l’art, tout est un langage lié à l’être humain. La musique classique en soi est grande car elle nourrit d’autres arts. Mozart était passionné par Shakespeare, Beethoven par Kant, Boulez par René Char… Il y a des liens très étroits entre la musique, la littérature et la peinture, car toutes ces formes artistiques ne sont que le moyen pour un homme de transmettre aux autres ce qu’il a au fond de son âme. À l’époque, dans ce Paris du 19e, cette nouvelle Athènes, il faut dire que les milieux artistiques se mélangeaient, se côtoyaient, puisaient leur inspiration dans ce partage. Je crois que, malheureusement, on a perdu cette ouverture d’esprit, cet enrichissement personnel, cette faculté à échanger entre les différents milieux artistiques. Lorsque je joue, je pense à des peintures, à des poèmes, à énormément de choses sauf à des notes. Pour moi, la musique n’est pas une compétition, mais elle est basée sur la curiosité du monde qui nous entoure. Les compositeurs doivent être des témoins de leur temps et non des passéistes.

La musique est donc une quête sur vous-même.
Oui, mais plus que ma propre quête, c’est aussi la quête de l’humain. Il est très intéressant de ressentir la perfection sans jamais l’atteindre. Je perçois cette perfection dans les œuvres, mais elle demeure inaccessible. La quête est alors l’universalité de l’homme, et ce sont ces questionnements qui me motivent et auxquels je pense tous les matins, même si ce métier est fait de difficultés et de doutes.

Vos deux premiers professeurs, Mr Alexandrovich du Conservatoire de Moscou, et Dubravka Kovacevich étaient issus de l’école russe. Cela a-t-il influé sur votre jeu et votre approche du piano ?
En tant qu’artiste, il faut choisir son éthique à un moment. J’admire beaucoup l’école russe de piano et la musique russe dans son ensemble. Philosophiquement, je me sens pourtant plus proche de l’école allemande, de l’exploration des sentiments dans la structure, comme dans la philosophie de Hegel où l’art est la vérité absolue. Mais je suis persuadée que notre cerveau est fait de petites cases et il est certain que la musique russe y tient une place, de par cet enseignement que j’ai reçu lorsque j’étais enfant. Dans cette école venue de l’Est, l’approche est instinctive, littéraire, généreuse. Pouchkine, Tolstoï ont été mis en musique par Tchaikovsky, Rachmaninoff, Mussorgsky. Au fond, je ne sais pas si j’ai une identité propre. Je suis un patchwork de nombreuses cultures différentes.

Justement, vous êtes, de par vos origines sri lankaises, un pont entre l’Orient et l’Occident. Cette ouverture d’esprit sur deux cultures radicalement différentes a-t-elle été un avantage dans votre manière d’aborder la musique classique ?
Le fait d’être entre deux cultures était un problème au départ car je n’arrivais pas à trouver ma propre identité. Pourquoi suis-je orientale ? Suis-je occidentale ? Lorsque l’on est adolescente et que l’on cherche sa personnalité, c’est déjà compliqué. Mais quand en plus, on a comme moi deux cultures contrastées, cela devient vraiment délicat. De Monaco, on a souvent l’image du bling bling, mais j’ai eu la chance d’y connaître son aspect culturel qui est très important. J’ai donc puisé ce qu’il y avait de mieux pour mon ouverture d’esprit. Le fait d’aller souvent au Sri Lanka dont je suis originaire m’a permis de comprendre que, même si on vivait tous sur la même planète, il y avait des mondes, des cultures drastiquement différentes. En Orient, ce qui prime, c’est le spirituel, la chaleur humaine, le fait de se contenter d’un rien. En moi s’est donc opéré un équilibre entre ces deux cultures et, dans cette exploration, je me suis trouvée. On ne peut se découvrir que dans le doute, en expérimentant des choses dont on ne se croyait pas capable et là, on trouve son essence, on sait ce dont on est capable.

Vous avez fait une tournée dans votre pays d’origine, le Sri Lanka. Comment réagissent les populations qui ne sont pas forcément habituées à la musique classique ?
C’est très brut et naturel, sans analyse ni préjugé. Ils écoutent et reçoivent. Je me suis retrouvée sur un piano droit au dernier étage d’une petite école, en plein air avec une cérémonie bouddhiste pour m’accueillir… Des expériences exceptionnelles et un sentiment de partage indéfinissable. Les gens vivent la musique, la ressentent au fond d’eux-mêmes. D’ailleurs, ils n’applaudissent pas à la fin du concert ou parfois battent le rythme de la pièce des mains, ce qui, au début, est quelque peu déroutant, je vous l’avoue. Le langage du corps est différent, mais l’émotion est encore plus forte. La musique est une force humaine sans aucune limite.

Marie-Françoise Bucquet, pédagogue exceptionnelle et pianiste, que vous avez rencontrée au Conservatoire supérieur de Paris dit de vous que vous avez la capacité d’ensorceler le public comme si vous lui jetiez un sort. Vous pensez qu’au-delà du talent pianistique, ce qui se dégage de l’artiste est ce qui fait la différence dans ce monde de virtuosité ?
L’aura est une harmonie avec son intériorité. Il ne faut pas jouer un rôle, être là pour prouver. Dans la musique, lorsque l’on est sur scène et que les gens vous attendent, l’erreur est justement de vouloir prouver, vouloir être à la hauteur de notre réputation, à la hauteur de la musique que nous jouons ou du nombre de personnes qui sont en face de nous. La musique ne demande pas de preuve. Elle demande à être, à exister. Elle est l’introspection par les états d’âme, les peines, les difficultés, les douleurs. Il faut les accepter, les affronter. En tant qu’interprète, la combinaison parfaite est entre soi, le respect de l’œuvre et cette alchimie inexplicable et unique qui existe entre le moment où l’on joue l’œuvre et la perception de l’émotion ressentie par l’auditoire. Chaque musicien doit être un peu médium car on doit pouvoir ressentir les autres.

Pour votre premier enregistrement, vous avez opté pour Edvard Grieg. Vous êtes partie en Norvège et avez enregistré sur le piano du maître, là où il a vécu, un chalet au bord d’un lac. Vous avez besoin de vous immerger entièrement dans le monde du compositeur que vous interprétez afin d’en tirer la substantifique moelle ?
Cette expérience était incroyable. La musique de Grieg me touche depuis que je suis très jeune. C'était merveilleux pour moi de réaliser mon premier disque en interprétant ce compositeur si marquant dans mon parcours musical. Au départ, je voulais partir en Norvège pour capter la lumière si particulière dans ce pays. Je n’avais aucunement l’intention d’enregistrer là-bas. J’ai téléphoné à l’ambassade de Norvège pour connaître les modalités de visa. Lorsque j’ai appelé pour présenter mon projet, l’ambassade, touchée par ma démarche artistique, s’est proposée gentiment de me faire visiter la maison de Grieg. Le magnifique piano du maître était protégé derrière une corde, et j’ai été invitée à y jouer. Le directeur a été tellement touché qu’il m’a demandé d’enregistrer sur cet instrument dans la maison même de Grieg. J’ai appelé en urgence la maison de disques qui a ramené toute l’équipe d’enregistrement en Norvège. Comme la maison du compositeur est un musée ouvert au public, nous avons donc enregistré durant trois ou quatre nuits en nous éclairant à la bougie, comme à l’époque. C’était un moment inoubliable et l’enregistrement n’aurait forcément pas été le même si nous l’avions réalisé dans un studio à Paris.

Kwamé Ryan et vous-même êtes issus du métissage. La modernité incroyable de Beethoven se prêtait donc merveilleusement à cette réunion discographique entre vous, à l’image d’une société métissée !
C’était un choix presque inconscient. Au départ, l’orchestre de Bordeaux proposait Mozart, mais avec Kwamé, nous nous sommes dirigés vers Beethoven qui, à l’époque, défendait l’universalité. Pour lui, tous les hommes étaient frères et il se démarquait en cela de la culture viennoise. Je me dis avec humilité que Beethoven aurait été heureux que des musiciens de cultures si lointaines jouent sa musique. Cette alchimie entre nos parcours et Beethoven apporte, je l’espère, quelque chose. C’est en tout cas un témoignage qui est cohérent avec la vision que le compositeur avait de l’humanité. Pour lui, la musique devait aller du cœur au cœur et n’était pas quelque chose d’élitiste ou de cérébral.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

Beethoven : Concertos pour piano et orchestre N°1 & 2 par Shani Diluka et l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine sous la direction de Kwamé Ryan, distribution Mirare

 

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