MUSIQUE

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Entretien avec Jennifer Larmore, mezzo-soprano

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« Faire ses valises et les défaire est l’un des gestes que, malheureusement, la cantatrice doit maîtriser parfaitement. »

 

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Native de Géorgie, la belle Jennifer Larmore n’a pas hésité à franchir l’Atlantique pour débuter sa carrière internationale sur la scène de l’opéra de Nice dans « La Clémence de Titus » de Mozart. Depuis, vingt-cinq années ont passé et la mezzo-soprano à la voix d’or continue à ravir les mélomanes de la planète. Rossini, Haendel mais également la musique sacrée de Vivaldi ou encore Verdi, dont elle campera la légendaire Lady Macbeth l’année prochaine à Genève, la cantatrice bénéficie, comme elle le dit, d’une tessiture vocale évolutive qui lui permet aujourd’hui d’élargir son répertoire. Jennifer Larmore est une diva mais, chose rare, une diva disponible pour son public comme pour ses admirateurs. Musique !


Quand avez-vous pris conscience que vous possédiez la voix pour exaucer votre rêve, celui de devenir chanteuse d’opéra ?
J’ai chanté toute ma vie. À l’école déjà, dans la chorale, on me félicitait pour ma voix et on m’incitait à me diriger vers une carrière de chanteuse. Ce n’est que vers 14 ans que ma tessiture s’est véritablement posée. Là, l’opéra est apparu comme une évidence ! De toute façon, mon enfance a été baignée par la musique. Mon père chantait dans un chœur et ma grand-mère, elle, jouait du piano. J’ai moi-même pratiqué cet instrument ainsi que la flûte. Je pense que ce passage musical m’a permis d’avoir une approche quelque peu différente en tant que cantatrice. Cela m’a sans aucun doute aidé à développer une certaine oreille musicale déterminante lorsque l’on fait de sa voix son propre instrument.

En quoi le fait de chanter dans des chœurs, à l’église par exemple, vous a aidé pour votre carrière de cantatrice ?
À mon sens, ce passage dans des chœurs a été déterminant. Interpréter un rôle, jouer sur scène à l’opéra, c’est aussi écouter les autres et non pas vouloir, comme certains ou certaines, attirer tous les projecteurs et les regards sur soi. À trop être dans sa bulle, on en oublie ceux qui, comme vous, sont sur la scène. Aujourd’hui encore, lorsque je campe un personnage, je sais si mon ou ma partenaire a déjà étudié dans un chœur. C’est une approche très différente où pour s’écouter, on doit d’abord écouter l’autre. Et je puis vous dire que cela fait toute la différence.

En 1982, vous avez étudié au Music Academy of the West sous la tutelle de Regina Resnik. Que gardez-vous de cet apprentissage ?
C’était un moment magnifique. Regina Resnik est une femme avec beaucoup de puissance, de présence, de charisme. Au-delà de la professeure de chant, elle est une superbe actrice qui a su jouer avec les couleurs de la voix. Plus que le fait de m’apprendre à dompter ma voix, Regina Resnik m’a appris à être une artiste. J’ai l’habitude de dire que je suis une actrice qui chante et je pense que c’est la vérité. Aujourd’hui, l’opéra n’est plus statique. Les metteurs en scène demandent beaucoup aux artistes qui, en plus de leur talent vocal, doivent pouvoir se mouvoir, faire passer une émotion, raconter une histoire au public. Tout cela, c’est Regina Resnik qui me l’a inculqué.

Vous vous souvenez de votre audition en 1985 qui a conduit à vos rôles dans « La Clémence de Titus » de Mozart ?
C’était incroyable ! À l’époque, mon mari, le basse-baryton William Powers, devait passer une audition à New York. Je lui ai demandé si je pouvais chanter à la fin s’il restait du temps. Son agent a arrangé cela auprès des directeurs d’opéras venus faire passer des castings. Lorsque j’ai finalement chanté, Pierre Médecin, alors directeur de l’Opéra de Nice, est tombé sous le charme de ma voix. Il m’a proposé un contrat pour « La Clémence de Titus » qui devait se jouer à Nice. Dans la foulée, il m’a fait signer six autres contrats, et c’est ainsi que l’aventure a débuté.

Pour cette audition, vous aviez chanté du Massenet alors que vous ne parliez pas encore français. Est-il compliqué pour une cantatrice de chanter dans une langue qu’elle ne maîtrise pas totalement ?
C’est en effet très compliqué de chanter lorsque l’on ne maîtrise pas la langue ! Il faut avoir un professeur pour la diction, l’intonation, l’accent, comprendre la définition de chaque mot, sa portée… Cela prend un temps fou et c’est souvent la raison pour laquelle les chanteurs et chanteuses d’opéra parlent au moins italien et allemand ! Pour moi, un rôle va au-delà de la simple partition vocale. Il faut connaître le compositeur, sa vie, la période où il a écrit son opéra, l’histoire du pays où se déroule l’action, les événements marquants… C’est un tout que l’on se doit de maîtriser parfaitement avant de se plonger corps et âme dans le rôle.

Vous avez débuté à l’Opéra de Nice. Une nouvelle vie sur le vieux continent ne vous angoissait-elle pas trop ?
J’étais très jeune à l’époque et, même si j’étais déjà partie en Italie, ce départ en France symbolisait pour moi une nouvelle vie et mes débuts dans le grand bain. Je me retrouvais du jour au lendemain dans un pays que je ne connaissais pas, seule, sans parler un mot de français. J’avoue que, sur le papier, cette situation pouvait paraître déconcertante, mais je ressentais une telle joie à l’idée de fouler les planches que rien d’autre n’importait. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon collaborateur Antoine Palloc. Il m’a d’ailleurs avoué, il n’y a pas si longtemps, qu’à l’époque il payait des amis à lui pour venir me voir tous les soirs à l’opéra et jeter des roses sur scène à la fin de la représentation. Je trouve cela si mignon ! Je vivais dans un petit hôtel de Nice, et la patronne du lieu était un peu comme ma mère, me conseillant, me protégeant… Aujourd’hui, lorsque je retourne à Nice, je loge invariablement dans ce lieu qui me rappelle tant de bons souvenirs.

Vous avez dû apprendre pas moins de 40 rôles en cinq années à l’Opéra de Nice. Comment fait-on pour mémoriser autant de parties vocales ?
Pendant les cinq premières années de ma carrière, j’ai dû en effet mémoriser pas loin d’un rôle par mois. Aujourd’hui, j’en serais bien incapable ! Je pense qu’au fil du temps, sans même m’en rendre compte, j’ai mis au point une technique qui me permettait d’apprendre très rapidement un rôle. C’est une sorte de mémoire immédiate. À la dernière représentation, le rôle s’évapore presque immédiatement. Même si cela m’obligeait à apprendre à nouveau le rôle si je devais le rejouer quelques années plus tard, je crois que c’était un rempart qui me permettait de me détacher du personnage rapidement.

Vous arrive-t-il d’ailleurs d’avoir une vision du personnage que vous interprétez totalement différente de celle du metteur en scène ?
Cela arrive parfois mais, à chaque fois, je veux écouter ce que souhaite exactement le metteur en scène, afin de tenter de comprendre son point de vue sans me braquer. Il est primordial qu’il y ait une osmose entre le metteur en scène et les interprètes pour donner le meilleur spectacle possible. Dans le cas contraire, si le metteur en scène se comporte en dictateur, cela va souvent au clash et l’ambiance s’en ressent forcément.

Dans une interview, vous disiez que les chanteuses et chanteurs d’opéras étaient devenus des jetsetters. Vous regrettez ce statut quelque peu intouchable de la diva ?
Je ne suis pas une cantatrice intouchable ! Enfin, j’espère ne pas l’être ! Le côté jetsetter – qui n’a pas pour moi de relent péjoratif – est inhérent à notre société. La cantatrice passe de pays en pays, d’avion en avion, d’hôtel en hôtel… Faire ses valises et les défaire est l’un des gestes que malheureusement, la cantatrice doit maîtriser parfaitement. On dépense une énergie folle dans ces voyages qui vous tiennent éloignés de votre famille. Pour le reste, par mon blog, j’essaye de répondre aux personnes qui m’écrivent et être disponible à la fin du spectacle pour signer des photos ou des disques. La relation avec le public est quand même ce pourquoi nous montons sur scène !

Je crois d’ailleurs que vous aviez demandé lors d’une tournée à être dans le même bus que les musiciens afin de rester en contact avec celles et ceux qui vous accompagnent !
Je pense que cela est primordial. Si je fais une tournée avec eux, je veux savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent et avoir une vraie relation de connivence avec l’orchestre. Sinon, on paraît comme des gens à part qui ne souhaitent pas se mêler aux autres. C’est de là que vient certainement l’idée de la diva « intouchable », comme vous dites. L’image de celle qui voyage en première classe alors que les autres prennent le bus, qui dort dans les palaces alors que les autres se retrouvent dans des hôtels standards… Comment pouvoir être sur scène si l’on ne connaît pas les personnes qui composent l’orchestre ? Cela me semble impensable !

Votre répertoire comprend également de la musique sacrée comme la grande Messe en do mineur de Mozart, le requiem de Duruflé… Comment abordez-vous la musique sacrée par rapport à l’opéra ?
J’aime ce rapport particulier à la musique sacrée ! L’opéra, c’est les costumes, la mise en scène, le maquillage, les lumières… Avec le sacré, on se trouve dans quelque chose de beaucoup plus intimiste qui instaure une relation encore plus intense avec le public. J’aime ce côté récital et ce face-à-face avec un auditoire à qui vous tentez de transmettre un message quasi divin. Avec le temps, j’avoue prendre un plaisir de plus en plus grand avec ce type de répertoire qui, au-delà de son caractère sacré, est d’une émotion si forte qu’elle vous prend au cœur et aux tripes.

Si, au début de votre carrière, vous étiez très tournée vers Rossini, Mozart ou Haendel, il semble que vous ayez largement élargi votre répertoire avec le rôle de Lady Macbeth de Verdi que vous interpréterez en 2012 à Genève ou encore Berg. Est-ce dû au fait que votre voix a changé depuis le début de votre carrière ?
J’utilise le mot « évolution » pour ma voix comme pour mon corps. Pour les femmes, il est très important de prendre en considération le fait essentiel que nous changeons au cours de notre vie et cela, plus que les hommes. La voix qui est en nous change aussi. J’aime cette évolution naturelle, que je ne vois pas comme le temps qui passe mais comme un fruit qui mûrit peu à peu pour s’épanouir. Au début, je chantais du Mozart et c’était parfait pour moi pour ma voix jeune et raffinée. Avec les années, ma tessiture est devenue plus profonde, avec plus de couleur. Cela m’a permis d’aborder un nouveau registre comme le rôle de ou encore, comme vous le citiez, celui de Lady Macbeth que je me prépare à jouer pour la première fois en 2012. On doit attendre pour jouer ces rôles qui demandent une vraie profondeur. Après vingt-cinq années de carrière, je suis contente car je peux endosser presque n’importe quel rôle et ouvrir mon répertoire à des compositeurs qui ne me semblaient pas possibles de chanter à mes débuts.

D’ailleurs, vous avez également joué des rôles masculins. Cela reste-t-il un bon souvenir ?
Oui, j’aime énormément ce genre d’exercice ! Camper Jules César n’est pas chose facile, surtout pour une femme ! Lorsque je dois jouer un homme, je ne tente pas de ressembler à un homme mais, comme pour un personnage féminin, je m’imprègne des spécificités du rôle. La puissance de Jules César, son côté guerrier, sa force, c’est tout cela que je tente de laisser transparaître. Ensuite, les modifications de postures, de gestes suivent naturellement et, sans même vous en apercevoir, vous vous transformez en homme à votre insu.

L’enseignement est quelque chose qui, visiblement, vous tente si l’on en juge par les nombreux Master classes que vous donnez régulièrement. Est-ce pour cette raison que vous avez décidé d’écrire un livre de conseils destiné aux jeunes chanteurs ?
Je suis effectivement en pleine phase d’écriture, même si je n’ai pas tout le temps que je souhaiterais pour m’y atteler. J’ai donné beaucoup de Master classes en vingt-cinq ans de carrière et c’est quelque chose qui me procure énormément de plaisir. J’aime cette idée de transmettre son savoir, son expérience. Je pense qu’il est du devoir de toute cantatrice d’aiguiller les nouveaux venus, de se servir de ses propres erreurs pour les guider dans le droit chemin. Depuis un quart de siècle, je chante sur les scènes du monde entier dix mois sur douze. Alors, transmettre fait effectivement partie de mes préoccupations, d’où l’idée de ce livre qui, j’espère, ne mettra pas trop longtemps à éclore.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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