MUSIQUE

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Entretien avec John McLaughlin, guitariste

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« C’est la vie intérieure qui crée la vie extérieure et non l’inverse ! »

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Jazz, fusion, musique indienne ou flamenco, John McLaughlin a promené sa guitare des clubs enfumés de New York aux rives du Gange en passant par la péninsule Ibérique avec la même ferveur et envie de découverte. Car la musique de Sir John est avant tout une quête initiatique, un voyage intérieur qui, jalonné de rencontres (de Miles Davis à Jimi Hendrix ou Paco de Lucia), a permis à ce grand Monsieur de la guitare de se construire spirituellement. À 69 ans, passionné comme au premier jour, John McLaughlin nous ouvre son cœur et son esprit pour une interview riche en confessions de la part d’un homme qui a à jamais gravé son nom au panthéon de la musique. Bravo maestro !

 

Comment se tourne t-on vers le jazz après avoir eu comme première émotion musicale la neuvième symphonie de Beethoven ?

Je me suis posé maintes et maintes fois cette question sans jamais y trouver de réponse ! Il y a vers la fin de la neuvième symphonie un quartet de voix tout à fait sublime et, lorsque j’ai écouté ce passage à l’âge de cinq ans, cela a provoqué en moi une réaction physique et pas uniquement émotionnelle. Je ne comprenais pas réellement ce qui était en train de se passer, mais cet événement a généré sans nul doute mon envie de devenir musicien. Comment après cela suis-je tombé dans le jazz, c’est difficile à dire ! Il y a selon moi, en tout individu, une voie toute tracée, un chemin de vie prédéfini qu’en définitive je n’ai fait que suivre. Mon frère aîné m’a fait découvrir le Mississippi Blues ou encore Django Reinhardt et, un jour, je suis tombé sur l’album de Miles Davis en compagnie de Gil Evans (« Miles Ahead ») et là, j’ai su que c’était ma voie. En une seule musique, Miles avait intégré des éléments comme le blues, l’influence hispanique, tant de richesses et de nouveautés que cela générait un style qui regroupait en définitive tout ce que j’aimais dans la musique.

 

En enregistrant aux côtés de Miles Davis « Bitches Brew », « In A Silent Way » ou « On The Corner », étiez-vous conscient de participer à des pierres angulaires du jazz ?

Non pas du tout ! Pour moi, Miles était comme un gourou, un génie musical que je rêvais de rencontrer. J’avais une admiration incroyable pour cet homme. En 1969, lorsqu’il m’a proposé de participer à l’enregistrement de « In A Silent Way », j’étais nerveux, excité, mais jamais je n’ai pensé à l’influence que ces albums auraient dans l’histoire de la musique. Miles avait une façon tout à fait personnelle et étonnante de travailler avec ses musiciens. On arrivait dans le studio, on attaquait directement et il nous laissait faire. Il écoutait consciencieusement tel un chef d’orchestre et, dès que cela ne lui convenait pas, il disait stop. Puis, il nous donnait des consignes et cela repartait ! En fait, je dirais que sa manière de travailler était basée sur la négation beaucoup plus que sur l’affirmation. En nous écoutant, il se rendait compte de ce qu’il ne voulait pas, mais il nous laissait libres afin que le côté spontané reste l’un des éléments primordiaux de sa musique.  En studio, je me souviens que Miles arrivait avec de petits bouts de papier sur lesquels il avait griffonné des accords. Tout le reste naissait de nos inspirations respectives du moment.

 

Quelles anecdotes vous reviennent à l’esprit concernant ces sessions d’enregistrement ?

Lorsque je suis arrivé dans le studio pour l’enregistrement de « In A Silent Way », je ne connaissais Miles que depuis la veille. Pour cette session, il y avait trois claviers : Joe Zawinul, Herbie Hancock et Chick Corea. Miles ne leur avait même pas dit qu’il y aurait un guitariste sur l’enregistrement. Joe m’a donné sa partition de piano qui était très complexe et Miles m’a demandé de me lancer. Tout le monde me regardait et je me trouvais là avec ces musiciens de grand talent et une partition pour piano que je devais adapter à la guitare en un temps record. Je me suis retrouvé dans un état physique proche de la transe à cause de cette énorme pression qui pesait sur mes épaules. Miles m’a regardé et m’a dit : « allez joue ! » Je me suis lancé sans me rendre compte que la lumière rouge était allumée afin d’enregistrer. Et là, miracle ! Le maestro m’avait poussé dans un tel retranchement que mon jeu s’en est trouvé transformé. Il y avait un côté impulsif que je n’avais encore jamais ressenti. C’était ça la grande force de Miles, s’entourer de musiciens de renom et être capable de les transcender en leur faisant défricher des chemins musicaux qu’ils ne se croyaient pas capables d’aborder.

 

Et en live, c’était la même chose ?

Oh que oui ! Le premier concert que j’ai donné à ses côtés s’est déroulé à l’université du Michigan. Il y avait Chick Corea, Jack Dejohnette et Dave Holland. Miles avait cette particularité de ne jamais nous transmettre la liste des morceaux que l’on allait jouer. C’était à chaque fois le grand saut dans le vide ! Il a commencé par « Round Midnight » de Thelonious Monk, un standard que l’on connaissait tous par cœur. Le problème, c’est que dès la deuxième mesure, il est parti dans un tempo totalement fou. Puis, il s’est planté devant moi pour m’inviter à faire un solo. Je le fixais, la peur au ventre et mes doigts sur le manche de la guitare ont commencé à se laisser guider par cette folie ambiante qui surgissait de ce classique du jazz passé à la sauce Miles Davis. C’était sa grande force, son école de la musique et de la vie. Miles se foutait éperdument de ce que les gens pouvaient penser, il était complètement libre.

 

Miles Davis a toujours eu l’image d’une personne distante, un peu hautaine, jouant souvent dos à son public. Comment était-il dans le privé avec ses musiciens ?

Il adorait ses musiciens. Il était mal compris, surtout par les medias américains. Lorsque je l’ai vu pour la première fois, il jouait dans une petite boîte de Harlem où les gens parlaient sans même se soucier de lui. Son succès lui a permis de faire ce qu’il voulait, de repousser les frontières du jazz et de ne se laisser guider que par l’envie. Miles jouait pour lui avant tout car la musique était toute sa vie et c’est peut-être la raison pour laquelle il a parfois été incompris.

 

Pouvez-vous nous parler de cet enregistrement de mars 1969 en compagnie d’Hendrix et que peu de personnes ont eu la chance d’écouter !

Jimi avait pris au sein de l’Experience le batteur Mitch Mitchell qui était l’un de mes amis. Hendrix était un guitariste qui m’intéressait énormément car, tout comme Miles, il poussait l’instrument vers des territoires nouveaux. J’avais moi-même essayé la distorsion depuis 1965 car le son trop propre de la guitare me déplaisait. Jimi, lui, emportait tout sur son passage. Il maîtrisait non seulement son instrument, mais également la sonorisation de sa guitare et créait des sons, des textures musicales que personne n’avait encore entendus. À mes yeux, Hendrix était pour la guitare ce que Coltrane était au saxo, un précurseur, un génie comme il n’y en a qu’un par siècle. Un soir que je jouais au Village Vanguard à New York, Mitch est venu nous rendre visite. Après le concert, il nous a emmené dans un studio d’enregistrement où se trouvait Hendrix. Lorsque je suis rentré, il y avait des musiciens partout qui jouaient si fort qu’il était impossible de s’entendre l’un l’autre. Je n’avais avec moi qu’une acoustique et tu penses bien que personne n’a entendu la moindre note que j’ai pu sortir ce soir-là ! Alors, dire que j’ai joué avec Hendrix est un bien grand mot ! Disons plutôt que j’ai participé avec lui à une énorme jam-session. J’ai eu heureusement l’occasion de le rencontrer quelques jours plus tard et j’ai été très étonné par sa personnalité. Hendrix était à l’opposé de ce qu’il montrait sur scène. C’était un garçon timide, très gentil, un peu introverti et très attachant.

 

En 1965 vous enregistrez « Lord Byron Blues » en compagnie de Jimmy Page qui formera quelques années plus tard Led Zeppelin. C’est en vous croisant dans les studios d’enregistrement qu’est née cette idée ?

À vrai dire, je ne me souviens même pas de cet enregistrement ! Jimmy et moi étions à cette époque des « requins » de studio et il nous arrivait de nous croiser. Ce qui est drôle, c’est qu’à l’âge de 18 ans, j’ai donné des leçons de guitare à Jimmy Page qui devait en avoir 17 à l’époque. Nous étions voisins ! J’ai ensuite également donné des cours d’harmonie à John Paul Jones sans bien sûr savoir que, quelques années plus tard, ils créeraient Led Zeppelin qui est devenu le groupe mythique que l’on sait !

 

Des années plus tard, avec Shakti, vous explorez la musique indienne. Je crois que cet amour pour l’Inde n’est pas que musical mais également spirituel  ?

À partir du milieu des années 60, les pays anglo-saxons étaient pris dans une frénésie psychédélique qui passait par beaucoup d’expériences. J’avais commencé depuis quelques années à me poser des questions existentielles. Il faut savoir que j’ai grandi sans éducation religieuse mais que des questions, disons métaphysiques, ont toujours fait parties de mon être. L’Inde, on le savait, s’intéressait à ces questions existentielles depuis plus de 5000 ans et, surtout, y apportait des réponses. Ce mode de fonctionnement, de pensée, différait avec l’occident qui était déjà ancré dans un système basé sur la vie de famille, le travail, l'argent. L’Inde apportait une spiritualité qui me touchait, me fascinait et répondait à ce que je cherchais vraiment. J’ai été un disciple de Sri Chinmoy (enseignant et philosophe indien) puis j’ai testé bien des courants de pensée. En 1967, j’ai commencé le yoga afin de tenter de trouver une véritable harmonie entre le corps et l’esprit. Puis, je me suis lancé dans la méditation qui, aujourd’hui encore, rythme mon quotidien.

 

Et votre révélation musicale s’est faite comment ?

Un jour, j’ai écouté la musique des temples de l’Inde du Sud et là, cela a été un choc. Je retrouvais une émotion en osmose avec ce que je ressentais pendant mes méditations. Cette musique comportait toutes les dimensions de l’être humain. Là encore, j’ai procédé un peu comme pour les enregistrements de Miles Davis. J’ai essayé beaucoup de choses, musicales, méditatives, spirituelles afin d’éliminer ce qui ne m’apportait rien et de trouver ce qui me correspondait réellement. À partir de là sont nés les projets du Mahavishnu Orchestra puis, plus tard, de Shakti. La spiritualité inhérente à la musique provient selon moi de celui qui la compose et qui, comme par magie, fait passer ce qu’il ressent à un instant T dans un morceau pour y laisser une part de lui-même. C’est par exemple le sentiment que j’ai eu en écoutant « A Love Supreme » de Coltrane. Cet album est un véritable testament spirituel de cet homme si génialement précurseur. C’est la vie intérieure qui crée la vie extérieure et non l’inverse ! La musique a été à partir de là un moyen pour moi de raconter aux autres qui j’étais vraiment. Raconter ma relation avec moi-même, avec mon instrument, avec ma famille, mes proches, le monde et l’univers.

 

J’ai lu dans une interview de vous par Robert Fripp (guitariste de King Crimson) qu’il vous était arrivé de composer des solos pour des musiciens en fonction de leurs signes zodiacaux. Pouvez-vous nous expliquer ce mode de fonctionnement ?

Je suis fasciné par l’égyptologie, la numérologie, les mathématiques divines. Le rapport avec les signes astrologiques est quelque chose qui me parle énormément. J’ai donc effectivement attribué une tonalité à chacun de mes musiciens en fonction de son signe zodiacal. Au départ, cela était quelque chose de conscient, de réfléchi, mais aujourd’hui ce processus est inhérent à ma musique sans même que j’y pense. Tout cela est en moi dans la phase de composition. J’ai fait des années de recherche sur des questions métaphysiques afin de comprendre ce que devait être réellement mon chemin de vie. Tout cet apprentissage s’est intégré dans la palette de couleur que j’ai à ma disposition pour l’écriture de la musique. Cela a modifié ma perception des choses. Les rencontres, les lectures, la méditation, tout cela a eu un impact indéniable sur moi, sur mes compositions et les différentes directions que j’ai pu donner à ma carrière au fil du temps.

 

Propos recueillis par Nicolas Valiadis

 

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